New York, 6 heures 30, le petit déjeuner ne devrait pas tarder à arriver. Avec le décalage horaire je suis éveillée depuis 4 heures. J’en ai profité pour parcourir mes dossiers avant les réunions de la journée, puis j’ai allumé la télévision naviguant sans conviction d’une chaîne à l’autre pour patienter en attendant le sacro-saint breakfast : sans un petit-déjeuner calé dans le ventre une Thaïs n’est pas efficace, tout le monde le sait. J’étais en train de m’imaginer l’acidité et la délicieuse fraîcheur du jus de pamplemousse dans ma bouche desséchée par le voyage en avion quand on sonna à ma porte. J’ouvre. Une femme de chambre, munie de toutes ses dents, pousse une table roulante et me salue, à l’américaine, comme si nous étions de vieilles connaissances. Insupportable familiarité professionnelle de pacotille destinée à glaner quelques cents sans lesquels elle et sa famille seraient incapables de survivre. Je joue le jeu et donne la réplique, en y mettant le juste ton. L’ancillaire sort. Je m’installe confortablement pour jouir du seul moment de tranquillité qui me sera offert durant la journée. Je commence par déguster le plateau du regard : le plateau est recouvert d’une nappe empesée, blanche et immaculée, les couverts sont en argent, la vaisselle est de porcelaine fine. Pêle mêle je découvre un grand verre de jus de pamplemousse, du thé, du lait tiède à souhait, des céréales diverses, une salade de fruits frais, des toasts appétissants, du beurre dans un petit écrin de porcelaine et multiples pots de confiture. J’en salive déjà. Sur le plateau trône également « USA Today ». Au moment où je prends la feuille de chou locale dans l’intention de la jeter par terre une enveloppe blanche et immaculée s’en échappe. Je la ramasse. L’enveloppe est vierge. Encore une publicité me dis-je en l’ouvrant pour en découvrir le contenu tout en me versant une tasse d’Earl Grey bien chaud. Erreur ! l’enveloppe contient bel et bien un message, écrit à la main, à l’encre noire. L’écriture est belle, sensuelle avec des traits à la fois décidés et souples, des rondeurs et des lignes verticales bien affirmées. Je lis, estomaquée :
« Bonjour chère Amie !
J’espère que vous avez fait bon voyage. Je vous attendais avec impatience. Vous m’avez laissé si longtemps sans nouvelles….
Votre dévoué. »
La lettre était signée d’une croix géante… A moins qu’il ne s’agisse de la lettre X. X comme inconnu ou comme anonyme.
Qui était l’auteur de ce courrier ? Je ne connaissais personne à New York, excepté mes relations professionnelles habituelles : de purs produits américains incapables d’aligner trois mots en français. De plus l’écriture, qui m’était inconnue elle aussi, n’était pas une écriture anglo-saxonne. Qui alors ? Et comment avait-il pu glisser le mot dans le journal sans que la femme de chambre….. La femme de chambre…..Je téléphone immédiatement au service de l’étage…. Envoyez moi la femme de chambre qui m’a apporté le petit déjeuner c’est pour une urgence. Efficace, celle-ci sonne à peine trois minutes après mon appel. Je lui tends un billet de 5 dollars et tente d’en savoir plus. La pauvre n’a rien vu, rien entendu, rien fait : mes 5 dollars et mes illusions de détective débutante s’envolent en fumée. Je retourne à mon petit déjeuner, pleine d’interrogations face à cette lettre, et finis par conclure qu’il s’agit probablement d’un des clients de l’hôtel, un de ceux qui se trouvaient à la réception au moment où je suis arrivée la veille. L’un d’entre eux a dû entendre mon nom et mon numéro de chambre : bonne occasion pour ce monsieur X de faire une petite farce d’un goût assez douteux à une inconnue….
La journée passa, vite, malgré ces interrogations qui me taraudaient dès que mon esprit pouvait s’évader du cadre strictement professionnel. Harassée je me couchai vers une heure du matin dans l’espoir d’attaquer de pied ferme la deuxième de journée de réunions, le lendemain, jour de Conseil d’Administration. Il fallait absolument que je reprenne des forces pour être d’attaque.
Le lendemain j’avais presque oublié l’épisode de la veille. 7 heures : on frappe à ma porte. J’ouvre et laisse entrer un valet de chambre cette fois. Même dentition sur un sourire tout aussi épanoui et professionnel. Même discours. Salut mon pote et bonjour à ta famille ! Je referme la porte, m’installe. Jus d’orange cette fois : Thaïs aime varier les plaisirs. Tiens, si je parcourais les grandes lignes du journal aujourd’hui….Cela me distraira un peu…. Je saisis le canard et une enveloppe, à nouveau, s’en échappe. Impatiente et fébrile je déchire l’enveloppe : les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures !
« Chère Amie,
J’espère que vous avez bien dormi. Vous vous êtes couchée bien tard hier soir, coquine que vous êtes. Sachez que je suis votre Ange Gardien et que je veille sur vous.
Demain je vous réserve une belle surprise : j’aimerais que vous quittiez New York avec le sourire »
Coquine, coquine ! S’il savait à quoi je passe mes soirées ! J’étais à la fois intriguée et furieuse de ne pas maîtriser la situation. Qui était donc ce joueur lâche et non identifiable ?
Pressée par le sablier du temps qui filait j’engloutis mon petit déjeuner, endosse une veste, attrape le portable et les dossiers au vol, et sors de ma chambre comme une furie. Une fois dans l’ascenseur je respire un grand coup pour me calmer : la journée va être longue, les dossiers difficiles à défendre face à tous ces grincheux actionnaires. Bref, Thaïs c’est le moment de te concentrer sur ton travail, rien que ton travail.
Comme prévu la journée fut âpre, parcourue d’embûches et de pièges pervers, et finalement conclue brillamment dans un restaurant chic de Manhattan. Il était cette fois deux heures du matin lorsque je pénétrai dans le hall gigantesque de l’hôtel. Avant de m’engouffrer dans l’ascenseur je prends soin de jeter un regard circulaire dans le hall. Pas un chat hormis le personnel de nuit : un réceptionniste, un concierge et un caissier. Je partage l’ascenseur avec un inconnu. Nous nous saluons vaguement. Ai-je l’air aussi fatiguée que cet homme là ? Oui, sans doute. Ces voyages, qui n’en sont pas,
physiquement et nerveusement. Encore une nuit, un petit déjeuner, quelques courriers électroniques à envoyer, le taxi, l’aéroport de New York JFK, l’avion, Roissy, le chauffeur de taxi grincheux, le sac qu’on dépose chez soi, une douche et c’est reparti pour une journée de bureau là bas de l’autre côté de l’atlantique avant de dormir dans mon lit, enfin !
Je m’effrondre sur le lit aux dimensions gigantesques, de travers…. Et m’endors immédiatement, toute habillée. Il fait encore nuit lorsque je me réveille. Quelle heure peut il bien être ? 5 heures. Je me déshabille cette fois, me brosse les dents et retourne me coucher avec la ferme intention de dormir durant les deux heures qui me séparent de l’enjoué « Good Morning Madam » du porteur de petit déjeuner.
7 heures. On sonne à ma porte. Je vais ouvrir, en peignoir, l’esprit embrumé, les cheveux en bataille, l’œil vitreux. Un homme se tient devant moi, tout sourire, tenant un bouquet de pivoines d’une main et un sac plein de croissants de l’autre.
- « Good morning Madam ! » me dit-il d’un ton enjoué, dans lequel je décèle un soupçon d’accent français
- « Qui êtes vous ? » je lui réponds en français.
Ignorant ma question l’homme me tend les fleurs, pose le paquet de croissants et commence à se dévêtir. Interloquée je ne sais comment réagir : dois-je rire ou demander de l’aide ? Rester dans ma chambre ou courir dans le couloir en hurlant au viol ? L’homme est torse nu et commence à ôter la boucle de son pantalon lorsque je me décide enfin à faire cesser cette mascarade :
- « Vous êtes complètement fou ! Qui êtes vous ? Etes vous cet inconnu qui m’envoie de mystérieuses missives ? »
L’homme sourit d’un air narquois mais ne répond pas. Son pantalon glisse sur ses jambes musclées. Il se retourne, comme pour me montrer son postérieur revêtu d’un boxer blanc immaculé
- « Vous êtes un dingue » dis-je en faisant mine de sortir pour appeler de l’aide
- « Tu ferais mieux d’ôter ce peignoir Thaïs au lieu de faire des bêtises. Il ne te reste plus que deux heures à passer dans cet hôtel et tu devrais en profiter, crois moi, coquine ! »
- « Mais qui êtes vous ? Comment me connaissez vous ? Pourquoi me harcelez vous ainsi ? »
- « Je ne te harcèle pas, je suis ici pour ton plaisir rien que pour ton plaisir »
Et voilà qu’il glisse les mains dans l’élastique de son boxer en se trémoussant telle une strip-teaseuse professionnelle.
Je dois rêver…. Quel drôle de rêve ! Mais non, je suis bel et bien éveillée : il a posé ses mains sur mes épaules laissant doucement glisser le peignoir qui finit par tomber à mes pieds. Nous voilà nus tous les deux. Adam et Eve. Mes résistances finissent par céder. Après tout pourquoi ne pas me laisser faire ? Cet homme est beau, à mon goût : grand, brun, musclé, ténébreux, les yeux clairs ; il a un sourire charmant et….. il semble m’apprécier lui aussi si j’en juge par l’effet que je lui fais.
L’inconnu, appelons le Adam, m’invite alors gentiment à m’allonger sur le lit. Ce que je fais. Prévenant, après s’être assuré de mon confort, il se glisse entre mes jambes et me gratifie d’un inoubliable et long cunnilingus qui me laissa pantoise, planant sur un nuage de délices.
Sans m’en rendre compte je m’étais endormie après ce doux traitement de faveur. Il était 8 heures 30 lorsqu’enfin j’émergeai de mes béatitudes. Adam s’était évanoui. A côté de moi sur le lit il y avait le bouquet de pivoines, mes fleurs préférées, le paquet de croissant et….. Une lettre que j’ouvre immédiatement :
« Ma chère Thaïs,
Ce matin tu as probablement reçu la visite de Jacques. Jacques est bisexuel et il est l’un de mes meilleurs et plus beaux « amis ». Il vit et travaille à New York depuis plusieurs années. Lorsque je lui ai parlé de toi et de ta visite aux Etats-Unis nous avons ensemble décidé de ce petit scenario. J’ai entendu dire que Jacques excellait dans certaines pratiques buccales dont tu es friande…..
Tu me raconteras tout à ton retour, coquine.
Ton dévoué L »
Je quittai effectivement New York le sourire aux lèvres, le cœur plein de gratitude.
Moralité : regardez toujours si une enveloppe ne se cache pas dans votre journal. On ne sait jamais….

J’aime bien cette histoire de cunnilingus soporifique.
J’apprécie surtout l’ambiance. A mon modeste niveau, ma compagnie n’étant pas pingre, j’ai connu beaucoup de soirées dans de beaux hotels, dans divers pays ( dont les U.S.A) mais je n’ai jamis reçu de fleurs, encore moins de mystérieux billet.
IMAGO
January 18th, 2007
La prochaine fois que vous voyagez avant de vous endormir, fermez les yeux et imaginez ce qui pourrait vous arriver avant de vous endormir : vos rêves deviendront peut-être alors réalité
Thaïs
January 19th, 2007
J’en apprend des choses…alors comme ça je suis a votre gout moi ? Oui c’est vous qui le dites..relisez vous..
chiraz
March 8th, 2007
Grand, brun, musclé, ténébreux, les yeux clairs ?
Thaïs
March 9th, 2007
Noisette, qui virent au vert..au soleil..pourquoi on s’est deja vu ? Une photo peut etre ?
chiraz
March 9th, 2007
Chiraz aux yeux noisettes qui virent au vert, me feriez vous des avances ?
Thaïs
March 10th, 2007
je prefere vous les faire les yeux dans les yeux..
chiraz
March 12th, 2007
Les journaux qui trainent réservent parfois aussi de bonnes surprises, un prénom, un téléphone griffonnés sur un coin…
alain
May 19th, 2007
Vous avez déjà testé Alain ?
Thaïs
May 20th, 2007
Oui, j\’ai laisse trainer des journaux dans les trains,(si je remarquais une proche voyageuse intéressante) un petit papier avec qq vers, une citation. Beaucoup ont du finir dans les poubelles de la SNCF, quelques autres m\’ont valu des réponses intéressantes ou non. C\’est les aléas de \”la pêche à la calée ! Essayé aussi dans l\’autre sens. Un jour chez le dentiste, un prénom féminin, un petit mot nostalgique, un numéro que je me suis empressé d\’appeler. Je suis tombé sur la mère de le jeune fille, qui était vraiment très très jeune. Me suis excusé platement, pouvais pas savoir,ne soyez pas trop dure avec elle etc….. Ah, la vie amoureuse est parfois difficile, on n\’y trouve pas que des pointes de sein, il y a aussi des clous et épines!
alain
May 20th, 2007
Il est vrai que si je tombais sur un journal griffoné par vous il aurait 9 chances dur 10 de finir à la poubelle. Sauf si je croisais un regard ostensible au moment de la rédaction du petit mot, bien sûr. Mais j’aurais tendance à penser que cela n’arrive que dans les romans
Thaïs
May 21st, 2007
Pas gentille votre réponse! et si griffonné une citation,genre “la peste est sur la terre….”. Ceci dit, une chance sur dix c’est statistiquement ce que l’on peut attendre de la”pêche à la calée”.il y des jeux plus hasardeux!
alain
May 21st, 2007
Il n’y a pas de méchanceté dans ma réponse Alain. Je voulais simplement dire que si je tombais sur un journal griffonné je ne me sentirais pas concernée par les griffonnages sur lesquels je crois que je ne jetterais même pas un regard. Bref en un mot je ne suis pas égocentrique…. Tout simplement
Thaïs
May 22nd, 2007