Samedi matin. Notre lieu de rendez-vous est l’un de ces bistrots parisiens crasseux et sordides à souhait, un boui-boui à faire frémir toute bonne ménagère suisse. Je vise une table coincée entre le radiateur à la peinture écaillée, les toilettes aux relents de fonds de cuvettes mal astiquées et le bar recouvert d’un revêtement non identifiable. Des monceaux de mégots jonchent le sol. La routine quoi ! L’appartement d’A est à cinq minutes à pied du café. Moi je me suis levée tôt ce matin, heureuse d’échapper quelques heures à cette banlieue sans vie et prétendument chic qui m’héberge depuis quelques mois. Un signe au loufiat tout droit sorti de la prison dans laquelle il doit sévir à ses heures perdues, et je commande un café, histoire de patienter. Machinalement je sors le bouquin qui est dans mon sac pour passer le temps autrement qu’en contemplant alternativement mon image dans le miroir constellé d’astéroïdes brunes d’origine douteuse, et la mine patibulaire du serveur. Je finis par me raviser car ce gargot n’est à la réflexion pas le lieu idéal pour se plonger avec délectation dans la lecture de « La Philosophie dans le boudoir ». Je replonge donc illico presto l’ouvrage dans ma besace. A ce moment précis A franchit le seuil, pomponnée, fraîche et pimpante de blondeur, souriante au milieu de ses douces et appétissantes rondeurs parfumées.
- « Comment vas-tu Thaïs ? » me dit-elle en m’embrassant copieusement.
- « Bien bien….. Mais je préfèrerais aller ailleurs maintenant si tu n’y vois pas d’inconvénient (à voix basse). Tu ne sens pas cette pestilence ? »
Je règle ma consommation et nous nous échappons bras dessus bras dessous, papotant comme deux vieilles amies heureuses de se retrouver après une longue absence. Ne vous fiez pas à cette belle image illusionniste ; Thaïs et A se connaissent en réalité depuis environ une semaine, partageant non pas une amitié mais l’intimité du même homme. Cet homme avait décidé un jour de « posséder », comme il aimait à le répéter, une femme de plus pour son plaisir. J’étais la première, elle était la deuxième et il y en aurait d’autres. C’était ce qu’il prévoyait pour mon avenir, pour notre avenir de cheptel de femelles en gestation…
Mais revenons à nos deux compagnes et écoutons les alors qu’elles cheminent ensemble dans Paris en direction des quais de Seine ce matin là.
A : Qu’est qu’il veut ? Qu’attend-il de nous ?
T : Il désire que, comme moi, dès que tu passes le seuil de sa porte tu portes un collier de chienne et que tu ne portes jamais de culotte pour être plus accessible lorsqu’il le décide. Il m’a donc chargée de t’accompagner aujourd’hui afin que nous te trouvions un joli collier de toutou (sourire en coin)
A : où allons nous trouver ça ? Dans un sex shop ? (regard inquiet)
T : Mais non voyons ! Dans une animalerie bien sûr ! Tu me laisseras fagir à ma guise : je commence à avoir l’habitude.
A : tu crois qu’ils vont avoir ma taille ?
T : ton cou n’est quand même pas plus large que celui d’un pitbull ! (rire)
Et c’est ainsi que bras dessus bras dessous les deux compagnes se rendent dans l’un des nombreux magasins de graineterie du quai de la Mégisserie autrement dit la Mecque des parisiens amateurs de toutous, minous et autres fantaisies animalières. Je pénétre dans le magasin, suivie de près par A dont l’inquiétude palpable grandissait de minute en minute, et décidée je me dirige vers un vendeur, un jeune rouquin aux allures ,O combien appropriées en ce lieu, de cocker battu.
- « Bonjour Monsieur ! » je lui lance avec le sourire de circonstance
- « Bonjour Mademoiselle, que puis-je faire pour vous aider ? » me répond-il en louchant sur A qui se cache dans mon dos, pas très fière
- « Nous aimerions acheter un collier de chienne. Est-ce que vous pouvez nous aider s’il vous plaît ? »
- Vous savez Mesdemoiselles il n’existe pas de différence majeure entre un collier de chien et un collier de chienne j’en ai peur…. Peut être le coloris. Tout dépend principalement de la race de votre chienne, de sa taille… »
- « C’est pour elle ! »
Je réponds en accompagnant mes propos d’un geste de la tête en direction de A. Le vendeur se met à rougir, A aussi. Je jubile. Voilà une journée intéressante finalement. A doit me maudire à cet instant présent mais je m’en moque, ou plutôt ses réactions m’amusent et m’encouragent à l’humilier toujours plus quitte à me ridiculiser devant un public hilare et avide d’anecdotes. Le vendeur nous accompagne alors au rayon des laisses et colliers dans lequel il nous abandonne lâchement toutes deux, A au bord des larmes, moi au bord du fou-rire.
- « Thaïs je te déteste ! » hurle t’elle des larmes plein ses beaux yeux bleus.
- « Arrête donc de geindre et de te comporter comme une midinette. Assume tes choix. Et puis pense que tu riras bien lorsque tu raconteras cet épisode de ta vie à tes petits enfants ! ». Cette dernière idée arracha un sourire à A qui s’imaginait déjà entourée de tous ses marmots agrippés à sa jupe.
- « Allez viens voir maintenant. Qu’est ce que tu penses de ce collier noir là ? Il est sobre et il a l’air confortable. En plus il fait étrangleur…. P risque d’en avoir besoin avec toi…. »
- « Je préfère celui qui est à côté, celui avec les petits clous argentés. Mais comment savoir pour la taille ? » me dit-elle en reniflant.
- « Eh bien c’est simple tu vas essayer ! Mouche toi, Prends le et suis moi…. »
A s’empare du collier. Ne lui laissant pas le temps de réfléchir je l’attrape par la main et la traîne vers un autre vendeur, un mignon petit blondinet.
- « Monsieur ma copine aimerait essayer ce collier. Pouvez vous nous dire où nous pouvons trouver un miroir ? »
- « Mais il n’y a pas de miroir dans notre magasin mesdemoiselles ! » nous répond l’homme les yeux pétillants de malice (celui-là au moins a le sens de l’humour !).
- « Vous pouvez toujours vous regarder dans le reflet des aquariums là-bas à l’entresol » dit-il en pointant le menton vers sa droite.
J’emmène mon pantin désarticulé de compagne à l’entresol. Devant les aquariums de nombreux badauds se penchent pour admirer les poissons multicolores qui s’ennuient ferme dans leurs aquariums aux décors de pacotille.
- « Allez ouvre ton manteau et ton col de chemise et mets le maintenant ! »
A s’exécute, contrariée et boudeuse. Quelques clients du magasin observent notre manège non aquatique du coin de l’oeil. Je tends le collier noir clouté à A. Elle l’ouvre, le porte à son cou et….. éclate en sanglots. Cette fois, moi le bourreau, je suis gênée. J’aide gentiment A à se rhabiller, file à la caisse régler l’achat du jour, prends le paquet d’une main, A de l’autre main et nous nous précipitons ainsi le plus loin possible du lieu de notre forfait. A ne cesse de pleurer secouée par de gros sanglots qu’elle ne peut plus contenir. Je la prends dans mes bras et la console, comme une enfant qu’elle était brusquement redevenue, essuie ses larmes, lui caresse les cheveux, la berce, la câline. Elle l’enfant, moi la mère. Je ne m’amuse plus du tout et je maudis P et ses idées pêchées dans je ne sais quel ouvrage peu recommandable ou dans je ne sais quel film de seconde zone pour dominateur en herbe.
- « Allez viens nous allons aller boire un thé ensemble dans un endroit bien confortable, au soleil. Et tu me raconteras…. »
J’ai ainsi passé une partie de l’après-midi à entendre et à comprendre celle qui devenait mon amie. Nous avons beaucoup parlé, nous avons échangé, partagé des joies, des peines, des gâteaux, des baisers et des caresses sans nous soucier des regards de nos voisines.

(Illustration Originale d’Imago pour Thaïs)
Je suis revenue ce samedi avec le collier qu’A a porté lors de notre rencontre suivante. Ma mémoire, très sélective, n’a retenu que peu d’images de l’homme dominant traînant ses deux femmes en laisse à ses pieds, ces deux femmes aux colliers sensés signifier leur soumission aux chimères. Je me souviens seulement de cette belle image de nos baisers éperdus, nues l’une contre l’autre chair contre chair, toutes deux uniquement vêtues de nos colliers de cuir noir marquant nos cous comme deux blessures en travers de nos deux gorges bien blanches.
J’ai été bien évidemment punie par P pour le temps de complicité passé avec A : le prix à payer ? Un corps couvert de bleus et d’égratignures, résultat d’une douce raclée à coups de ceinturon….. Avec boucle en prime.
A aussi a été battue et elle n’est plus jamais revenue vers cet homme.
J’ai quitté P pour partager un appartement avec A le temps de me refaire une santé et de renaître de mes cendres, le temps de reprendre goût aux libertés et aux doux plaisirs de la vie.

Hébé s’en passe des choses par chez vous !
Thai Radio
December 19th, 2006
Thai Radio, vous trouvez ?
))
Thaïs
December 19th, 2006
J’aime les bistrots c’est comme ça.
Là l’ambiance n’est pas vraiment celle de Vermeer. Les Chiottes ne sont même pas propres !…
IMAGO
December 20th, 2006
Eh bien si vous aimez les bistrots je vous recommande la lecture de “D comme Défi” : le rade y est croquignolet à souhait. Mais ne revenez pas éméché, votre trait s’en ressentirait
Thaïs
December 20th, 2006
Merci pour ce petit chef d’oeuvre littéraire, un vrai régal !
Stéphane
December 20th, 2006
Stéphane, vil flatteur séducteur, arrêtez vous allez me faire rougir
Thaïs
December 20th, 2006
Je ne vous permets pas de douter de ma sincérité
Stéphane
December 21st, 2006
Je n’en doute pas je n’en doute pas. J’ai tout simplement du mal à imaginer que le misérable ver de terre que je suis puisse donner naissance à un “petit chef d’oeuvre littéraire”…
Thaïs
December 21st, 2006
tout simplement beau
chiraz
March 4th, 2007
Chiraz, merci de ce commentaire lapidaire et merci aussi pour les commentaires plus détaillés (et circonstanstanciés) que j\’ai trouvés dans mes e-mails aujourd\’hui
Thaïs
March 4th, 2007
c’est vous qui dites”idées péchées dans un film de seconde zone”! Mais la scène dans le magasin est bien troublante…
alain
June 3rd, 2007
Oui troublante parce qu’elle a des accents criants de vérité sans doute
Thaïs
June 3rd, 2007