J m’avait tant vanté les mérites des paillettes et autres strass des boîtes échangistes qu’un beau jour de printemps je me décidai enfin à lâcher un peu de lest et à lui accorder cette ultime faveur de m’y laisser traîner. Nous convînmes donc d’une date pour nous y rendre de concert. Le rendez vous était fixé à un lundi après midi. A moins qu’il ne s’agisse d’un mardi ou d’un mercredi. Peu importe.
Je quitte la cage de verre qu’on appelle communément bureau, saute sur ma fringante monture pétaradante et me précipite plein gaz vers notre lieu de rendez-vous : un banc public situé à cinquante mètres environ du lieu de notre forfait. Il est déjà là, assis, le regard perdu dans la ramure verdissante des arbres du boulevard. Je gare mon engin et le « sécurise » comme disent ces dames des compagnies d’assurance, puis rejoins J sur le banc privé momentanément d’amoureux. L’air excédé il me lance :
- « Tu es encore une fois en pantalon ! Je t’ai dit qu’il y avait un dress code dans ces endroits là…. Ils ne vont pas nous laisser entrer si tu es en pantalon… »
- « Quelle bande d’hypocrites à la graisse d’huîtres ! Mettre une jupe pour la retirer dans les trente secondes qui suivent ! Ils ne roulent pas en deux roues les tauliers …. Je peux ôter mon pantalon pour rentrer s’il le faut vraiment… »
- « Ah non !…. Tu…. »
- « Allez, arrête de râler : j’ai pris une robe et j’ai des bas sous mon pantalon. Je suppose qu’il y a au moins un vestiaire et qu’on peut se changer quelque part… »
J retrouva alors le sourire qu’il avait perdu, se leva, me prit par la main et m’entraîna vers le lieu de toutes ses débauches de libertin du dimanche. Un Cerbère en jupons entrouvrit la porte de la geôle dorée, nous toisa d’un regard connaisseur de maquerelle avertie, et nous fit pénétrer dans le saint des saints après m’avoir fait remarquer qu’il serait de bon ton que je me change dans les vestiaires. Ce que je fis, laissant mes autres frusques et mon sac à mains au vestiaire. J me récupéra à la sortie du vestiaire et nous pénétrâmes dans un lieu sombre, un de ces lieux qu’on s’accorde généralement à qualifier de « cosy » parce que la lumière y est extrêmement tamisée voire absente. J’écarquille les yeux pour tenter d’y voir quelque chose. Une fois accoutumée à l’obscurité je découvre un bar et son comptoir, ainsi que des salons encore plus sombres que l’endroit où nous nous trouvons. Aventurière dans l’âme je lâche J pour effectuer le tour du propriétaire, recense au passage ce qui ressemble à s’y méprendre à une jeune prostituée transpirant d’ennui aux bras de son vieillard cacochyme de client. Pour résumer, le lieu était désert ou presque. Nous nous approchons finalement du bar où nous commandons la syndicale boisson, celle qui est comprise dans le pharaonique prix d’entrée en glauquitude. Cette halte dans notre parcours de train fantôme nous permet d’élaborer un vague plan de bataille, assis sur de hauts tabourets, face au bar, le nez dans nos verres débordant plus de glaçons que de boisson. Lasse de cette inertie, je descends soudain de mon perchoir et viens me coller langoureusement contre J, calant mes fesses entre ses cuisses. J me caresse et me dit, fier de sa trouvaille :
- « Viens, montons à l’étage : il s’y passe sûrement plus de choses qu’ici. »
Nous grimpons tant bien que mal le sombre escalier en colimaçons sensé nous mener aux félicités absolues de l’étage. En haut des marches je bute contre un être humain planté dans l’obscurité. Je m’excuse et continue à avancer à tâtons, me rappelant de fâcheuses expériences spéléologiques passées :
- « Tu aurais dû me dire qu’il fallait s’équiper d’une lampe frontale pour visiter ton château hanté ! »
J me lance alors une brusque bourrade dans le dos et me dit à l’oreille :
- « Regarde autour de toi au lieu de déblatérer, péronnelle !»
- « Il y a quelque chose à voir ? Je n’y vois rien ! Pourquoi n’allument ils pas un minimum de lumières ? Quelle bande de radins ! »
Je mets un terme à ma progression reptilienne et tente de cerner quelque chose dans la pénombre malodorante dans laquelle se mêlent des odeurs de velours poussiéreux, de désinfectant bon marché et de sueur rance. Après cinq minutes d’exercices oculaires, j’arrive à me diriger dans les dédales de couloirs et de salles à l’agencement chaotique. Il y a effectivement du monde ici : jeunes prostituées portant le sombre masque de l’ennui. De tous les âges et de toute provenance géographique. Il y a des hommes aussi, murs voire plus, tous. Des chuchotements, beaucoup. Et une jeune brunette, excitée, qui rit à gorge déployée. Drôle d’ambiance. J’ôte ma robe et déambule nue au milieu des couples, suivie de près par mon complice empressé. Je contemple une grosse femme assise, empalée sur le sexe d’un homme figé d’immobilité sous ses caresses nonchalantes, quand la jeune femme hystérique m’approche et me saisit par les seins qu’elle caresse furtivement. Je lui rends son geste d’un baiser. Celle-là au moins est bien vivante, mais que fait elle donc avec ce vieux chaperon obèse qui ne la lâche pas d’une semelle ?
- « Amuse toi bien » Me dit-elle en éclatant d’un rire cristallin, s’envolant aussitôt vers une destination inconnue, suivie de son barbon de service.
- « Pas mal cette jeune femme… Qu’en penses tu Thaïs ? »
- « J’en pense qu’un un petit trio sensuel serait plus qu’agréable, mais que son vieil et obèse sponsor ne m’intéresse guère ».
Je reprends ma navigation à vue parmi les différents couples répartis sur l’ensemble des salles dans lesquelles personne ne se mélange. Comme si je visitais un hôtel dans lequel il n’y aurait pas de portes à franchir pour me trouver confrontée à l’intimité des occupants de chaque chambre. Les odeurs de poussière me chatouillent de plus en plus désagréablement les narines. La crise de claustrophobie me guette lorsque je finis par jeter mon dévolu sur une femme, jeune et blonde : je me précipite vers elle sans crier gare, sous le nez de son vieux compagnon tout esbaudi par tant de sensualité soudaine. Je tente de communiquer avec la fille, mais elle ne me répond pas, n’esquisse même pas un semblant de sourire, pas un signe : je finis par comprendre qu’elle ne parle pas un mot de français. Qu’à cela ne tienne, ne nous laissons pas démonter et utilisons donc le langage du corps : je descends entre les cuisses de la belle qui est debout pour mieux lui embrasser son joli petit sexe blondinet sous le regard exorbité et dégoulinant de concupiscence du vieux assis sur le canapé en velours. Comme elle ne réagit pas plus qu’un bout de veau dans son blister, intriguée par tant de froideur, je décide d’utiliser mes doigts et de lui prodiguer quelques douces et profondes caresses intimes. Son vagin s’avère être un gouffre béant dont je ne sens pas les vivantes et palpitantes parois, un gouffre sans vie. Autrement dit : La mer Méditerranée sans ses poissons. Au fond du gouffre mes mains trouvent un objet plat, lisse et cartonné, non identifiable. Je suis à deux doigts de pousser un cri d’horreur et de surprise mêlées lorsque je réalise à quel point son con empeste une odeur de mort. J m’agrippe par les cheveux, me traîne :
- « Tu es folle cette fille sent la mort : je l’ai sentie à deux mètres. Laisse tomber et va vite te désinfecter…. »
Je me précipite vers les toilettes, me lave les mains, et brosse mes ongles plusieurs fois, puis les désinfecte jusqu’à ce que l’odeur de la femme s’évanouisse au profit de l’odeur plus rassurante de désinfectant chimique. J m’attend à la sortie, renifle mes mains comme pour y vérifier l’absence de tout microbe suspect, puis me serre contre lui. Pour me rassurer. Pour se rassurer. J avait profité de cet intermède hygiénique pour se déshabiller, complètement, dévoilant ainsi à tous ceux qui voulaient en profiter la beauté de son corps d’éphèbe, et de sa jeune et saine érection. Comme pour nous faire oublier toute la laideur environnante….
- « Allez allons baiser tous les deux, viens par ici… » dit-il en m’attirant dans l’intimité d’une pièce d’assez grande taille pourvue d’un large lit-baisodrome.
Je m’assieds au bord du lit géant, écarte largement les cuisses pour m’offrir à la douce bouche de J, à cette bouche dont j’apprécie tant les caresses infinies, caresses qu’il sait me prodiguer et moduler pendant des heures, jouant de mon sexe comme d’un instrument dont il maîtriserait la moindre tonalité jusqu’à me mener à exploser ma jouissance en une série d’orgasmes d’intensité progressive. A peine allongée je tourne la tête vers la droite et je vois qu’un jeune couple nous regarde. J les a repérés aussi : je sens à l’intensité de ses caresses que notre intimité ainsi exhibée ne le laisse pas indifférent. Les deux jeunes sont complètement nus. Le garçon tient la fille le dos contre son ventre, une main posée négligemment sur un sein, l’autre sur le ventre. Belle apparition que ce joli couple vibrant dans sa nudité. J’entends qu’il lui demande si elle aimerait être à ma place. Elle semble un peu gênée. Je souris et attrape la main de la fille, lui proposant de venir à mes côtés pour profiter aussi de la bouche de mon amant. Effarouchée, elle ôte aussitôt sa main de la mienne et ordonne à son compagnon, contrarié, de la suivre vers d’autres lieux moins risqués pour sa vertu de jeune pucelle.
Après cet intermède inutile et de courte durée je décide finalement de me concentrer sur le plaisir intense que J me dispense sans relâche. Mes yeux se referment sur mon envol vers les sommets de la jouissance. Je sens vaguement que durant mon envol des mains effleurent une cuisse, palpent un sein ou se posent sur mon ventre. Toutes ces mains anonymes me laissaient indifférente : je jouis encore, feulant des « Encore » à l’adresse de mon amant entre deux vagues orgasmiques. Mon plaisir m’emmène loin de toute cette sombre glauquitude, mon corps dérive sur les vagues infinies de la jouissance qui ne cesse de monter quand, brutalement, des mains ennemies me secouent par les épaules , m’arrachant à mes orgasmes répétés.
- Vous ne pouvez pas faire moins de bruit et jouir moins fort ? On ne peut pas travailler tranquillement avec vous ! » hurle une furie déchaînée, une gorgone sans ses serpents, une hétaïre de Prisunic hystérique au regard vengeur et assassin….
D’un commun accord nous avons éclaté de rire, sous le regard stupéfait de la professionnelle.
D’un commun accord nous avons quitté ce lieu maudit.
D’un commun accord nous nous sommes dirigés vers le sex shop le plus proche pour y baiser tranquillement et joyeusement.
D’un commun accord nous avons choisi le film porno le plus long possible, puis nous nous sommes enfermés dans une glauque cabine dans laquelle nous n’avons pas visionné le glauque film, prenant soin de couper le son pour ne pas être dérangés dans nos plaisirs.
Jamais Thaïs ne remettra les pieds dans les ghettos de glauquitude généralement qualifiés par ceux qui les fréquentent de « libertins ». Même, et surtout pour rire.

Etrange episode que celui ci…
pain d'epice
March 8th, 2007
Etrange
Drôle
Mais triste aussi, hélas
Beau constat d’hypocrisie sociale que cette expérience là…. J’en entends d’ici me répliquer qu’il s’agit d’affabulations, de délires ou (au mieux) d’un phénomène somme toute marginal….
Thaïs
March 8th, 2007
Je me demande encore s’il faut en rire ou en frémir !
La jeune femme “morte” et ce bout de carton m’intriguent toujours …
Philo
March 8th, 2007
Moi aussi Philo je me demande toujours des années après…. Ce fut pour moi comme une rencontre avec une extra-terrestre. Une chose est certaine : cet établissement (renommé à ce qu’on dit) a pignon sur rue et existe toujours…
Thaïs
March 8th, 2007
Je ne dirais sûrement pas affubulation,je suis llé 2 fois ds ce genre d’étabissement, 2 différents et j’ai ressenti la même chose(sauf la femme qui sentait la mort), c’est tristement glauque. Si on en croit les fresques de Pompei, les romains avaient l’amour collectif plus joyeux!Bravo pour le style, remarquablement écrit.
alain
March 8th, 2007
Oui Alain nous sommes loin de Rabelais et des paillardises d’antan aussi. Je le déplore autant que vous. Nous vivons dans un mode consumériste dans lequel le sexe est devenu un bien de consommation. D’où l’existence de ce genre de lieux….
Thaïs
March 8th, 2007
Quand les “libertins” oublient “libertaire” dans l’intitule,quand le “libertinage” estune mode ,c’est de la viande morte qui s’entasse dans les clubs echangistes…….
Y a bien longtemps (papy doc)on transgresait dans ces lieux et on rigolait…..Le cul etait joyeux…..et gratuit!
crazydoc
March 8th, 2007
Voilà Crazydoc. Nous sommes d’accord sur les dérives consuméristes et l’utilisation abusive d’un terme galvaudé parce qu’il est à la mode. Il y a belle lurette que les libertins, les vrais, ont déserté ces lieux sans âme.
Vous avez sans doute, em me lisant, compris pourquoi je n’utilise jamais dans mes récits les mots suivants : libertin, libertine, libertinage. Je n’adhère pas à cette “mode”. Mieux : je la combats par mes écrits, mais vous l’aviez deviné n’est ce pas ?
Thaïs
March 9th, 2007
Glauquitude: Thaïs est dans l’air du temps !…
Je vous trouve tous bien pessimistes et désabusés. Je connais des lieux, “dans des pays imbéciles où jamais il ne pleut jamais et aux cieux toujours bleus”, où l’on rigole bien, et ne trouve pas d’hétaïres. Bon, faut pas idéaliser non plus…
imago
March 9th, 2007
Glauquitude: Thaïs est dans l’air du temps !…
Je vous trouve tous bien pessimistes et désabusés. Je connais des lieux, “dans des pays imbéciles où jamais il ne pleut jamais et aux cieux toujours bleus”, où l’on rigole bien, et ne trouve pas d’hétaïres. Bon, faut pas idéaliser non plus…
imago
March 9th, 2007
Imago, pour résumer ma pensée je ne suis pas certaine que vous n’idéalisiez pas un peu… Et puis il y a “rigoler” (dans un cadre somme toute conventionnel aux règles strictes) et “rigoler” en toute liberté….
Thaïs
March 9th, 2007
Non, je ne me fais pas d’illusion, mais j’essaie de ne voir que le coté positif.
D’abord, je ne suis pas un client assidu ; mais du peu que k’ai fréquenté ces endroits, je garde qqs bons souvenirs. Ce que je voulais surtout dire, c’est que les choses sont très différentes dans le Sud et peut-être ailleurs en province qu’à Paris.( Je suis certain que ce que vous décrivez, noirci à peine la réalité.) Je dirai qu’ici c’est plus convivial, les gens se connaissent, en été il y a le soleil et la piscine. Il ya aussi la même proportion de gens peu interessant qu’ailleurs, et c’est qqfois sinistre.
IMAGO
March 10th, 2007
Imago, au delà de l’aspect glauque de ces tristes lieux, je tente de dénoncer les dérives consuméristes du “libertinage” à deux balles. Même s’il existe des lieux conviviaux comme vous le mentionnez (et je vous crois) ceux ci n’ont rien de transgressif puisqu’ils répondent à des normes économiques sociales, eux aussi. Des ghettos du sexe, la forme moderne des maisons closes, au pire. Au mieux un lieu où partouzer à condition de respecter une multitude de règles. Où est la liberté ?
Thaïs
March 11th, 2007
Dérives consuméristes… Oui, tout à fait…
Et puis (aussi) cette affaire, vieille comme le monde : le genre humain est beaucoup plus doué pour le charnier que pour la partouze…
D’où, peut-être, le spectre de la mort, même là…
Laurent Morancé
March 11th, 2007
Effectivement Laurent, le spectre de la mort qui rode aux alentours du monde d’Eros…C’est très bataillien comme approche mais si réel
Thaïs
March 12th, 2007
Voilà ce qui s’appelle élever le débat !…
Et même Prévert : “la vie est dans la mort, la mort aidant la vie…” Si ça n’est pas un détournement de citation !…
Enfin moi, ce que j’en disais… je ne pensais pas lancer un telle controverse.
IMAGO
March 17th, 2007
Imago, tout d’abord bienvenue. je suis heureuse que vous soyez de retour… Vous n’allez quand même pas nous faire croire que vous crachez sur les controverses et les débats d’idées ! Au delà du phénomène de mode de ces lieux libertins à deux balles il existe un réel phénomène de société, susceptible d’être analysé et débattu… non ?
Thaïs
March 17th, 2007
Disons que les idées je l’en méfie un peu. C’est dangereux les idées !… L’analyse, oui c’est mon truc.. ou mon travers si vous préférez. Mais il faudrait que je me concentre, il y avait du monde sur la route… un bain chaud, me fera le plus grand bien. J’imaginerai que je suis avec vous dans un jaccuzi, dans un de ces lieux à deux balles.
IMAGO
March 17th, 2007
C’est cela filez dans votre bain et rêvez donc d’impossibles histoires dans des jacuzzi grouillant de microbes de nos comtemporains !
Thaïs
March 17th, 2007
J’ai fréquenté, et je fréquente toujours, des établissements dits libertins. Non pas assidûment comme ces stakhanovistes du sexe qui y vont chaque samedi soir, mais simplement au gré des envies partagées. Il m’est ainsi arrivé de me perdre dans des ambiances voisines de ce que vous décrivez, mais aussi de me retrouver dans de vraies ambiances festives. L’état d’esprit joue pour beaucoup dans l’appréciation de ces moments là. J’en relate quelques uns sur mon blog, des bons et des sales moments, qui vous donneront peut-être envie de réitérer l’expérience dans d’autres conditions. Au fait, “votre” club, c’était lequel ?
Vagant
May 17th, 2007
Vagant comme vous le lirez souvent sur mon blog je suis une indépendante solitaire et je n’ai pas l’intention de réitérer : j’ai depuis quelques dizaines d’années les colonies de vacances en horreur…. Le nom du club ? Pas ici…. Je ne désire pas le nommer publiquement. En privé si vous voulez, je vous donnerai le nom par mail. Si vous y tenez vraiment
Thaïs
May 17th, 2007
Rien à rajouter depuis mon passage. Alors pourquoi le dire? Et ma rosette alors?
alain
June 3rd, 2007