Plaisir Partagé

Thaïs, Amazone et Hédoniste : le Plaisir, rien que pour le Plaisir, en toute Liberté

Sept heures. Le soleil toujours aussi monotone dans ses victoires est apparu à l’horizon il y a un peu plus d’une heure, et la température frôle déjà les 37°. Ce qui nous promet un 50° à l’ombre à midi. La gare et ses abords grouillent d’un monde mi affairé mi endormi : il y a ceux qui s’affairent sur le départ, et ceux qui attendent le prochain improbable train ou un proche annoncé, enfin ceux qui n’attendent plus que la mort tout simplement : la gare est leur purgatoire. Odeurs fortes mêlées de poussière, de crasse, d’urine et du thé au lait bouillant dans de grandes marmites antiques.
Nos billets sont « réservés » par je ne sais quel miracle appelé bakschisch, réservés en première classe ; officiellement il existe trois classes de trains de voyageurs : première, deuxième et troisième, mais la réalité n’est pas si simple puisque le moindre espace est utilisé, et vendu : compartiment à bagages, couloirs, espace entre deux wagons et même le toit ! La première classe c’est l’assurance pour nous d’avoir une place assise, d’autant plus que nous sommes des étrangers, des hôtes pour notre pays d’accueil.
Dans la gare aucune information n’est affichée : personne, même le chef de gare, ne connaît les jours de départ dans ce pays immense où il n’existe que deux voies  ferrées. On ne sait jamais exactement quand le train part, et surtout on n’est pas certains d’arriver à destination dans ce pays semé par l’incertitude, la guerre et les aleas de la mécanique enrayée : si la locomotive tombe en panne il faut parfois attendre une semaine, au risque de s’enraciner. Ici le mot aventure s’associe au mot patience, et tout voyage représente une véritable aventure qu’on voyage à pied, à dos d’animal, en camion russe ou indien, ou en train. Ici il ne faut pas être pressé. Ici la notion de temps est d’une élasticité extrême. Ici on est fataliste, et si on ne l’est pas on risque de le devenir.
Une source sûre nous a certifié que notre train quittait la capitale aujourd’hui : nous embarquons donc dans notre wagon celui dont le numéro figure sur le billet, dans l’unique voiture de première, celle des privilégiés que nous sommes dans ce pays si pauvre. Notre objectif est de mener une mission scientifique dans le nord du pays pour quelques jours, une mission de reconnaissance. Notre petite équipe internationale est constituée de quatre scientifiques. Les autres membres sont restés à la capitale dans le but d’exploiter les résultats du début de notre mission entamée cinq mois auparavant : cinq mois de travail intensif sans relâche, cinq mois isolés du monde, cinq mois sans homme dans mon petit lit de camp bien que je ne sois entourée que d’hommes. Les temps sont durs. Je suis vannée. Mais revenons à notre palais roulant : nous sommes quatre dans un compartiment de huit personnes. De toute évidence nous sommes les premiers, et nous allons probablement partager notre luxueux compartiment avec des huiles ou des militaires, voire les deux. Notre habitacle n’a de « première classe » que le nom. Sa seule différence avec les deuxièmes classes réside dans la présence de fenêtres vitrées et crottées couvertes de poussière du désert. Pour le reste même crasse, mêmes sièges défoncés. Le wagon n’a guère changé depuis l’époque coloniale, et il mériterait un sérieux nettoyage. Mais l’eau est ici une denrée précieuse qu’on ne gaspille pas. Je sors du compartiment pour visiter les lieux : le couloir est bondé. Ne reniant point cette préoccupation toute féminine je me faufile à la recherche des toilettes. Pas de surprise, elles se trouvent là où les colons l’avaient prévu : ravie de cette découverte satisfaisante et rassurante j’en ouvre la porte…. et la referme aussitôt: l’odeur est pestilentielle, les cafards sont géants et les murs sont maculés de traces multiples et colorées du sol au plafond rappelant un tableau de Pollock en version caca d’oie. Quel imbécile patenté a donc créé le terme « lieu d’aisance » ? Le tour du propriétaire est ainsi rapidement effectué. Je ne m’aventure pas plus loin et me décide à rejoindre mes compagnons de route dans ce palais des milles et une nuits roulant. Mais où sont donc les femmes ? Comment voyagent elles ? Le train est bondé et je ne vois que des hommes, partout. Pardon monsieur, pardon. Je me faufile. Certains en profitent pour me peloter le postérieur ou les seins au passage. Je laisse faire. J’ai l’habitude. Il n’y a pas grand-chose à faire d’ailleurs : ma présence même, ici et ailleurs, leur est une provocation. Je ne suis pas à ma place, et le fait que je ne sois pas voilée est pour eux une invitation au pelotage furtif. J’assume donc les attouchements sans broncher. Pas le moment de faire un scandale. Pas ici, même si cette situation me révolte.
Le compartiment ressemble à s’y méprendre à un havre de paix : « luxe, calme et volupté » me commente un collègue. Je ris. Oui, tout est relatif, même la volupté ! Mes collègues sont assis. L’un bouquine, un autre vérifie le fonctionnement de la fenêtre qui ne manque pas de se bloquer immédiatement, un troisième somnole. Une femme seule, une matrone, la cinquantaine ou peut être moins, est assise aussi, entourée de ses multiples et encombrants bagages. Je la salue, mais elle semble terriblement gênée par notre diabolique présence. On la croirait assise sur une douzaine d’œufs brûlants, et elle roule les yeux dans tous les sens, affolée comme si mes agneaux de collègues allaient la violer sans sommations.
Un vent d’affolement de répand dans le couloir : serait ce le signe d’un départ imminent ? Je n’entends pas les portes claquer, mais tout est dans l’ordre des choses : ici on ne ferme pas les portes donnant sur la voie, ici nos notions de sécurité n’ont pas cours puisqu’une vie humaine ça compte pour du beurre, pour le beurre qu’on ne met pas dans les épinards. D’ailleurs ce pays ne croule pas sous les épinards, encore moins sous le beurre qui a fondu sous le soleil depuis belle lurette. La population est en moyenne maigrichonne. Sauf les riches, bien sûr. Etre gros ici c’est être beau.
Après quelques secousses telluriques, le train finit par s’ébranler cahin-caha tel un escargot galopant vers sa feuille de salade. Ce TTPV, train à très petite vitesse, est censé nous mener à notre destination finale, environ à 400 kilomètres au Nord du pays. Patients, nous le sommes tous les quatre. Parce que nous connaissons ce pays et ses habitudes. Parce qu’à notre façon nous sommes devenus fatalistes. Notre compartiment s’est rempli désormais : à la matrone se sont ajoutés deux militaires et deux hommes en civil, pas assez gras pour être des huiles, sans doute des « fonctionnaires gouvernementaux » comme on les nomme ici. Autrement dit des types chargés de nous surveiller. Si vous êtes attentif au récit et si vous comptez bien vous aurez constaté que nous sommes neuf dans un compartiment de huit, plus les bagages : nous voilà serrés comme des sardines, collés les uns aux autres. Nous transpirons tous abondamment car le soleil tape déjà sur notre boîte à sardines ambulante chauffée à blanc par le soleil matinal. La dame, tous voiles dehors, toujours aussi perturbée, s’adresse au militaire. Elle semble furieuse. Nous finissons par comprendre qu’elle désire rejoindre un compartiment réservé aux femmes : ici les femmes et les hommes ne voyagent pas ensemble. On ne mélange pas les torchons et les serviettes. D’ailleurs ils ne font pas grand’ chose ensemble. Les hommes ont une vie sociale, entre hommes. Les femmes se vengent en régnant sur tout ce qui touche au foyer. Il leur arrive de se rencontrer si j’en juge par la marmaille qu’elles engendrent ou qu’elles tentent d’engendrer. Pauvres femmes. Pauvres hommes punis par leur bêtise, pris au piège par leurs propres peurs. Le militaire maigrelet semble terrorisé par l’acariâtre matrone. Il se remue, s’agite, sort, parle avec d’autres personnes dans le couloir, les prend à parti : on crie, on s’agite, on se bouscule de toutes parts, on nous regarde, on nous désigne du doigt. Les regards ne sont pas tendres. Va-t-on nous lyncher, nous les impurs de service ? Finalement le gradé revient, apaisé : il a une solution à proposer à Madame. Celle ci nous quitte, souriante, dans un froufrou de voiles colorés et d’odeurs de parfums, vers d’autres lieux non souillés par la testostérone. Nous la saluons, elle ne répond pas. Elle est une femme honnête, elle ! Belle aubaine pour nous : nous en profitons pour prendre un peu nos aises. Mes gentils compagnons m’ont laissé une place de choix : en face du militaire au béret, à côté de la vitre. Pour que je voie le paysage qui défile. A ma droite est assis mon collègue préféré, celui que je dévore parfois des yeux. Celui que je dévore mais que je ne consomme pas malgré l’envie. Nous avons emmené une radio et nous essayons de capter Radio France Internationale. Rien à faire. Pas l’ombre d’un accent d’accordéon sur les ondes. Les secousses nous empêchent d’écrire. Nous optons donc pour les activités de voyage suivantes : somnolence au milieu des cahots, lecture et grignotages légers entrecoupés de bavardages et de rires. Pour tromper faim et soif, le maigre militaire bérettisé croque des graines de tournesol, graines qu’il rejette ensuite sur le sol en les crachant. Quant à nos deux espions, nos Dupond-Dupont exotiques, ils dorment, ou ils font semblant, comme des anges perdus au milieu des diables d’étrangers. Pour prendre des forces sans doute. Dans le couloir tout semble calme, et pour cause : tous sont sortis et voyagent désormais sur le toit, au chaud. Le train a atteint sa vitesse maximum : 25 kilomètres heure. Le vent chaud s’engouffre par la fenêtre désormais condamnée à ne plus se refermer, nous desséchant impitoyablement et recouvrant tout d’une épaisse pellicule de poussière de sable. La monotonie du désert blanchâtre et largement caillouteux, parsemé d’arbustes épineux vert sale et de mirages, défile devant mes yeux agressés par le soleil impitoyable. Je cligne des yeux et pique progressivement du nez sur mon bouquin ouvert à la deuxième page, bercée par les cahots et les hurlements périodiques de la sirène de la locomotive destinés sans doute à éloigner de la voie quelque scorpion voyageur ou quelque chien errant en quête d’improbable nourriture.

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Mais il n’y a pas une once d’érotisme dans tout cela ! Remboursez ! Patience chers lecteurs…. Thaïs ne se prend pas pour Tintin reporter au pays des pauvres-pas-rigolos. Ce premier texte est une mise en appétit, juste histoire de vous situer l’ambiance…. Lisez la suite et vous m’en direz des nouvelles comme le dit mon boucher….

9 Responses to “Un Peu d’Exotisme (1)”

  1. C’est le calme qui précède la tempête ! Quand les enfants sont trop calmes, c’est qu’ils préparent quelque bêtise…
    A par cela, très belle narration. Mais je me répéte.

    IMAGO

  2. Oui oui Imago. Comme les enfants Thaïs est en train de mijoter de jolies bêtises. Incorrigible Thaïs…. Merci pour le compliment : c’est toujours bon à prendre les compliments :-)

    Thaïs

  3. Belle narration en effet;dans l’attente de découvrir vers quel mystère nous emmène ce train. Dansma tête trotte l’air de “le marché persan”…

    alain

  4. Alain je ne connais pas l’air du “Marché Persan”… Lorsque j’ai écrit ce récit ce sont des images qui défilaient… et des odeurs !

    Thaïs

  5. Un peu d’érotisme ne fait jamais de mal, bien au contraire. Certains disent, même s’il faut rester mesuré, que ça pourrait même faire du bien. Gardons-nous pourtant de croire tout ce qu’on raconte …

    Vivrenvies

  6. Musique du compositeur anglais Ketelbey en 1920, il a beaucoup composé sur l’orient:Shéhérazade, l’Egypte mystique entre autres. Pour les images votre texte est tellement précis que je n’ai pas eu à m’en créer d’autres, quant aux odeurs j’y suis très sensible, mais par la mémoire, je ne sais pas imaginer des odeurs que je n’ai pas connues.Dans le prochain épisode peut-être j’aurai des repères pour les odeurs du train, des paysages, des gens, des aventures que vous allez vivre….

    alain

  7. Vivrenvies, bienvenue…. Je suppsoe que vous faites de l’humour…

    Alain grâce à vous si jepeurs aujourd’hui je mourrai moins idiote :-) . Je suis ravie de vous faire voyager un peu et sachez que la prochaine étape sera beaucoup plus épicée !

    Thaïs

  8. Si la suite est de même nature, dans cette ambiance exotique, je me régale d’avance !
    Mais je vous fais confiance …

    Philo

  9. Oui oui la suite sera tout aussi exotique Philo

    Thaïs

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