Plaisir Partagé

Thaïs, Amazone et Hédoniste : le Plaisir, rien que pour le Plaisir, en toute Liberté

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Cela fait huit heures que le train et ses passagers se traînent péniblement dans la fournaise. Il doit bien faire 40 degrés dans le compartiment chauffé à blanc par le soleil impitoyable. Huit heures à papoter, échafauder notre plan de mission, lire, puiser dans nos cinq litres d’eau quotidiens, fumer de mauvaises cigarettes, rêver de bières fraîches ou d’un café pris à l’ombre d’un centenaire chataignier tout simplement. Heureusement les nombreux arrêts intempestifs au milieu de nulle part autorisent les passagers à descendre du train pour se dégourdir les jambes au milieu des cailloux et des maigres épineux qui parsèment le désert, acheter thé ou babioles en plastique made in China à des femmes ou des enfants mirages surgis de l’infini de l’horizon, faire ablutions et prières pour ceux qui y croient, pisser accroupi pour les hommes, se retenir de encore et encore pour les femmes : comment font elles ? J’affronte pour ma part ma répugnance à fréquenter les latrines roulantes en me faisant accompagner par l’un de mes collègues compatissants chargé de faire le gué devant la porte dénuée de verrou pendant que je me soulage la vessie en apnée, les yeux fermés. Il est désormais l’heure à laquelle le soleil commence à baisser à l’horizon : soulagés par l’approche de ce répit, nous émergeons de nos torpeurs respectives et retrouvons à la fois l’usage de la parole et le sens de l’humour sans lequel notre travail d’équipe serait un calvaire. Notre reprend son grignotage compulsif et systématique de graines de tournesol, quant à nos deux espions de service ils se tiennent coi, fument comme des pompiers, crachent sur le sol crasseux jonché de détritus et nous observent du coin de l’œil, prêts à nous sauter dessus et à nous séquestrer si nous sortions de nos sacs les plans d’une bombe atomique. Nous décidons de profiter des dernières lueurs du jour pour nous restaurer avant la longue nuit noire africaine : nous sortons fruits et nourriture de voyage de nos sacs et proposons à nos camarades de compartiment de partager notre nourriture. Tous nous sourient, nous remercient et refusent d’un air dégoûté. Il est vrai que tout ce que nous leur proposons ne ressemble guère à leur pitance quotidienne : des fèves ou des lentilles noyées dans la graisse de cuisson, avec quelques morceaux de viande en prime les jours de bombance. Notre pervers exotisme alimentaire semble les dérouter : tous observent le spectacle en silence. Les flics en oublient de fumer et de cracher en rythme, le militaire en cesse ses grignotages. Une fois notre festin terminé nos compagnons de route déballent leurs provisions : la familière odeur des fèves cuites envahit le compartiment pendant que nous tentons de ranger notre matériel et de nous organiser au mieux pour la nuit à venir au milieu des cahots, des secousses, des claquements métalliques et des grincements. Dormir de la manière la moins inconfortable qui soit, tel est notre vain but immédiat. Hélas le militaire qui me fait face étend ses jambes comme pour m’empêcher d’empiéter sur son territoire. A ma droite je sens la chaude présence de mon collègue là où j’aurais désiré de la fraîcheur. Tous nous sommes recouverts des pieds à la tête d’une pellicule de sable poussiéreux qui nous blanchit les cheveux et nous tanne le visage : les Lawrence d’Arabie ou Indiana Jones de pacotille n’ont qu’à bien se tenir, nous sommes de véritables baroudeurs.
Cette fois le soleil est caché derrière la ligne d’horizon et le ciel se teinte de toutes ces couleurs chatoyantes dont jamais je ne me lasserai : le ciel est bleu marine et les nuages à l’horizon, annonciateurs de vents de sable, ont une texture proche de la pâte à modeler dans laquelle se mélangeraient des violets, pourpres, oranges, jaunes, noirs et bleus allant du turquoise au bleu outremer. Quelle beauté dans ce feu d’artifice unique offert par le marchand de sable en personne : il est désormais l’heure de dormir. Parce que nous n’en avons pas le choix : les trains ici sont équipés d’ampoules électrique mais la seule ampoule en état de marche dans ce train, c’est le projecteur unique, l’œil de cyclope de l’antique locomotive. Je tente donc de m’installer le plus confortablement possible, mes camarades aussi. Bonne nuit, prenons des forces pour le lendemain.
Une heure passe, peut être deux mais je n’arrive pas à trouver les sommeil : mes jambes sont secouées d’impatiences. Une véritable torture. Le militaire rongeur grignote inlassablement. Hormis le rongeur et les secousses telluriques auxquelles s’ajoutent divers craquements, pas un bruit. Tout le monde dort, ou fait semblant. N’y tenant plus je me penche vers mon voisin de droite et lui chuchote à l’oreille :
- « Tu dors ? »
- « Non je ne parviens pas à m’endormir »
- « Est ce que cela te dérangerait si je posais ma tête sur tes genoux ? Personne n’y verra rien, il fait nuit noire. Je serai mieux ainsi pour dormir. Et si tu veux nous pourrons inverser les rôles par la suite »
En guise de réponse l’une de ses mains se glisse vers mon cou et me fait comprendre qu’il est prêt à m’accueillir. Soudainement soulagée par son consentement je me laisse faire et plonge de la tête sur ses cuisses accueillantes laissant mes mains se poser sur ses genoux. Sous ma tête je sens des cuisses fermes et musclées d’homme. Des cuisses d’homme ! Mais oui, j’avais oublié ces sensations là, oubliant ma sensualité de femme pour les besoins de ma mission scientifique : j’avais oublié cette douce chaleur ferme. Même si cet homme là sent la poussière, le sang de la vie et du désir circule dans ses veines comme il circule dans les miennes. Thaïs tu n’es pas un ange et ton oreiller n’est pas de plume, mais de chairs désirantes ! Réveille toi ! Il est vrai que depuis le début de notre mission je me sens irrésistiblement attirée par ce compagnon que j’ai  pris pour habitude d’observer du coin de l’œil, comme s’il m’était une gourmandise interdite. Mes sens, sous cet afflux subit et tempétueux de phéromones, s’éveillent petit à petit ; la femelle lascive qui sommeillait se réveille peu à peu de son inertie et de son hibernation des sens. Mes mains inertes retrouvent soudainement les bons gestes : décidées, elles remontent doucement le long des cuisses provoquant un perceptible raidissement des muscles de l’homme. Elles profitent d’un bref moment de relâchement pour monter un peu plus encore. Cette fois ma tête est descendue sur ses genoux et mes mains remontent entre les cuisses jusqu’à s’approcher irrémédiablement de la tentatrice braguette. Je le sens se tortiller sans se défendre. Comme j’aimerais voir sa tête. Cette fois ce je suis bel et bien éveillée, tous les sens aux aguets. Crrrr, Crrrr, Pffffffff le militaire, qui ne se doute de rien, vient de cracher une graine de tournesol. Thaïs tu vis dangereusement : ce petit manège pourrait te coûter très cher, à toi et à ta victime consentante. Tu risques l’incident diplomatique au mieux, la vie au pire : on en a lynché pour moins que ça ici. Mais Thaïs s’en moque de la diplomatie et des lynchages à la minute présente : ses mains cette fois s’arrêtent sur la braguette de son compagnon qui se cambre sous l’attouchement tant attendu. Il est sensible, mon gaillard ; il est vrai que lui aussi n’a pas vu ou senti une femme de chair et de sang depuis de longs mois. Sa sensibilité à mes attouchements bien évidemment m’émeut et m’encourage reprendre mes caresses, et les frôlements de ses mains dans mes cheveux et sur la nuque tendue m’incitent à persister. Pourvu que personne ne nous surprenne me dis-je en ouvrant sa braguette. Pourvu qu’une gare fantôme parée de toutes ses lumières ne surgisse de nulle part sans coup férir. Pourvu que nos espions n’allument pas une lampe-torche sans sommations. Pourvu que, pourvu que…. Tout est calme, ou plutôt aucun bruit supplémentaire ne vient perturber mes manœuvres exploratoires et ma tentative de libération du charmant petit oiseau de chair caché dans son nid de toiles. L’oiseau se laisse capturer avec aisance : il est chaud et il sent bon le sexe chaud, il est si appétissant que ma bouche et mes lèvres assoiffées n’y résistent pas s’en emparant avec la plus grande douceur, comme pour ne pas l’effrayer. Pourvu que je ne le morde pas avec tous ces maudits cahots. L’homme se cambre sous mes caresses, il soupire. Je luis mets une main sur la bouche comme pour le bâillonner. Aussitôt il avale mes doigts pour les lécher avec avidité. Nos désirs conjugués sont à leur paroxysme. Pourvu que nous maîtrisions nos ardeurs. Cette fois son sexe est tout dressé, dur et chaud, le gland humide de ma salive et de son désir conjugués. Je titille le gland du bout de la langue, il sursaute. Je descends le long de sa hampe, il soupire d’aise. Ses testicules sont restées prisonnières de leur nid, je soupire de mécontentement. Pourvu que personne ne nous surprenne. Le militaire nous interrompit alors dans nos préliminaires sans fin : il grogna, se leva et sortit du compartiment en réveillant tous nos voisins au passage, au moment même où j’allais gober le sexe de mon nouvel ami jusqu’à la glotte. Lorsqu’il revint, et que tout le monde se fut rendormi nous reprîmes notre excitant et frustrant jeu nocturne avec le feu. A chaque fois que la jouissance de mon compagnon risquait de m’exploser au visage je délaissais son sexe, le calmais, le dorlotais, lui contais fleurette à ma façon. Mes caresses et nos désirs mêlés se prolongèrent ainsi jusqu’à l’aube naissante jusqu’à ce moment où la nuit n’est plus complètement noire… D’un commun accord, avant l’aube, nous regagnâmes à regret nos places respectives, figés dans nos frissons et nos rêves aux apparences trompeuses du sommeil. L’aube se leva mais le voyage durerait encore une dizaine d’heures entrecoupées d’arrêts sans motifs avant de rejoindre notre destination finale, au bord du fleuve. Durant ces dix longues heures le militaire et les deux flics me fixaient parfois durement, d’un air lourd de reproches, instillant en moi un goût de poison mortel, celui de la peur.
Il était environ 16 heures lorsque le train s’arrêta enfin dans un dernier grincement chaotique, hurlant à sirènes déployées son bonheur d’être arrivé à destination, lâchant son flot de voyageurs hagards devant un vague bâtiment au toit de tôle ondulée qu’ici on baptise gare. Terminus tout le monde descend, dans la joie et l’allégresse : sales, épuisés, déshydratés, mais heureux d’être enfin là aux portes de ce village des bords du fleuve nourricier. Aux abords de la gare-barraque, chargés comme des mulets par notre matériel de mission, nous croisons la matrone affairée entourée de sa nombreuse famille venue l’accueillir avec tambours, trompettes et autres flonflons locaux, notre militaire fièrement précédé par son attaché case rutilant en faux-croco-vrai-plastique et filant avec lenteur vers une destination inconnue, et enfin nos deux larrons fonctionnaires anonymes cachés derrière leurs lunettes noires. Le premier crache à ses pieds, le deuxième fume d’un air détaché, et Thaïs passe devant ces messieurs la tête haute, soulagée d’en être débarrassée. Sur le chemin qui nous mène vers notre maison d’accueil, la maison du chef du village, un des membres de l’équipe, goguenard, s’arrête, lâche ses lourds baluchons, me regarde et dit :
- « Dis nous Thaïs qu’as tu donc fait cette nuit ? Tu as de ces cernes ! »
- « Tu en poses de ces questions stupides ! J’ai passé une nuit merveilleuse avec un prince charmant dans un palais des mille et une nuits bercé par les doux vents de la montagne, et nous nous sommes baignés avec délectation dans l’eau fraîche, sous les étoiles qui brillaient au firmament. »
- « Je te crois Thaïs, je te crois…. Mais dis moi… C’est ton voisin qui vous ventilait de son éventail géant ?
Je me tournai alors vers mon compagnon de jeux nocturnes. Malgré son hâle poussiéreux, il rougissait comme une pivoine tirant sur la grenadine. Toute l’équipe éclata du même rire tonitruant….

L’histoire ne nous dit pas si Thaïs et son compagnon ont finalement assouvi leurs désirs ardents : ça, c’est une autre histoire….

12 Responses to “Un peu d’Exotisme (2)”

  1. Très beau récit Thaïs, vraiment !
    Et ce désir non consommé est délectable …

    Philo

  2. Merci Philo. J’ai une prédilection pour les désirs non consommés : au lecteur d’imaginer ensuite ce qu’il veut et de projeter ses propres désirs dans cette histoire. Il faudrait un de ces jours que je vous propose ce petit jeu là : je commencerais un récit et vous imlagineriez comment le récit se termine. Ensuite je ramasserais les copies et….

    Thaïs

  3. Juste un mot après cette première lecture, bravo!J’éspère encore quelques épisodes de non consommation de cette sorte. Zou, je clique pour remonter le texte pour une deuxième lecture

    alain

  4. vraiment plaisant…
    a chaque passage je suis content, bravo pour ton style aussi…
    bises
    Clod

    Claude LEMAIRE

  5. Merci Alain merci… Avez vous lu mes premiers récits, comme Hôtel ou Ascenseur ? Ils font partie de ces récits que j’aime parce que véritablement érotiques. Tout y est suggéré…

    Merci Claude. J’aime que vous soyez content

    Thaïs

  6. Vraiment trés excitant.

    M'dame

  7. Merci M’dame, merci… Et bienvenue !

    Thaïs

  8. J’aime décidément votre manière d’écrire…

    Et quel talent dans l’inversion ” épithète - substantif “… Exemples : un centenaire chataîgnier, l’antique locomotive…
    Voilà qui ajoute à votre ” petite musique personnelle “…

    Au fait Thaïs, vous aviez évidemment remarqué que notre camarade Imago, sur son dessin, fait tenir à chacun des personnages un petit quelque chose entre leurs jambes respectives…

    Laurent Morancé

  9. Laurent vous ne pouvez vous imaginer à quel point votre commentaire me touche puisqu’il va bien au delà du récit, et aussi parce que vous évoquez une petite musique personnelle. J’en suis très flattée. Merci merci merci.
    Oui j’ai remarqué que notre camarade (ça doit bien vous plaire cher Imago qu’on vous appelle “camarade”, surtout un 1er mai) se lâchait de plus en plus et qu’il soignait de plus en plus les détails. Il complète ainsi bien mes récits en y apportant la distance et l’humour nécessaires à notre duo. J’ai eu la chance de rencontrer un illustrateur parfait : il a su rentrer dans l’univers de mes récits et leur apporter ce quelque-chose en plus qui m’émerveille à chaque fois.

    Thaïs

  10. C’est un joli nom Camarade. Parfait ! n’exagérons rien. Je prends du plaisir à entre dans votre univers, et donc ça fonctionne. Comme on dit au théâtre “je suis dedans”
    La “petite musique” ça me fait penser à Céline. C’est un compliment évidemment.
    Il faut bien, Laurent, que je leur mette les mains qq-part à mes personnages ! Il y en a deux qui ont un chapelet. C’est vrai que l’officier se gratte les couilles. Ca fait partie des petits détails…

    IMAGO

  11. Sans vouloir vous embêter Thaïs, le dessin me parait un peu aplati !

    IMAGO

  12. Je m’en vais désaplatir tout ça. Désolée

    Thaïs

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