Plaisir Partagé

Thaïs, Amazone et Hédoniste : le Plaisir, rien que pour le Plaisir, en toute Liberté

En ces temps là la jeune Thaïs tirait le diable par son appendice caudal réputé rouge et fourchu : vivant dans une minuscule chambre meublée dite « d’étudiant » avec une vue imprenable sur la lyonnaise basilique de Fourvière, elle accumulait ce que d’aucuns nomment dédaigneusement les « petits boulots » : petitesse indépendante de leur valeur intrinsèque ou de leur ampleur, mais petits en termes de salaire et de précarité. Ouvreuse prompte à agiter les fesses devant les vieux messieurs pour les émouvoir, caissière, employée de restauration, standardiste hors normes, noctambule réceptionniste d’hôtels de seconde zone dont je tairai ici les fréquentations. Bref, le lot de tout étudiant happé par des études longues et chaotiques, ou de toute personne qui décide un beau jour d’été de reprendre le chemin des études laissées de côté. Thaïs aux jambes longues et musclées parcourait les traboules à pied et gravissait les pentes de sa chère et bienveillante Croix Rousse toujours légère et courte vêtue de sa sempiternelle mini-jupe noire, coton ou laine selon la saison, et de la cape sombre dont elle se drapait l’hiver pour se protéger des courants d’air glacés qui hantaient sa colline de prédilection. Notre moderne Cosette, solide comme un roc, affrontait les obstacles de front et vaille que vaille, années après années, parvenait à obtenir ces examens qui allaient faire d’elle une magnifique chômeuse diplômée. De précarités en précarités, il y eut ensuite l’enchaînement des missions d’interim, et de véritables salaires, une véritable manne céleste pour Thaïs. Très vite l’ennui et le vide intersidéral d’une vie remplie mais exempte des soucis de l’assiette vide, d’une vie sans tourments intellectuels, s’empara de la jeune Thaïs qui venait de faire installer une ligne téléphonique, son premier et unique signe extérieur d’embourgeoisement, sa première concession aux conventions. Aveuglée par tant de soudaine modernité, Thaïs se rua sur le premier minitel venu, gracieusement offert par la généreuse et diabolique administration, pour satisfaire sa curiosité sans limites, son besoin d’adrénaline et ses désirs inextinguibles de déjà jeune femelle hédoniste. Thaïs, grisée par l’effet lanterne magique de ce nouvel accessoire de communication aux tarifs éhontés, s’y brûla les ailes. Les rencontres se multipliaient mais les notes de téléphone augmentaient de mois en mois jusqu’au jour où…. Impossible de payer la facture dont le montant devait avoisiner un mois entier de salaire de ministre smicarde. Mais Thaïs, qui ne s’en laissait pas raconter, avait de la ressource et fut prompte à prendre la décision salvatrice : elle décida de joindre l’utile à l’agréable en faisant monnayer ses plaisirs par le premier volontaire croisé sur le 3615 Lanterne Magique Dis moi qui est la plus belle. Bravo Thaïs !

Il s’appelait Pierre, à moins que ce ne fût Louis ou Jean-Pierre. Peu importe. Je ne lui avais même pas demandé son prénom à ce pigeon qui avait accepté de se faire plumer de 1000 francs pour tirer un malheureux coup en cachette de Bobonne et des enfants. Je ne savais pas son âge, ses goûts, ses émotions, sa voix, son odeur. Je ne savais rien de ce monsieur Goodbar. Selon le principe des vases communicants l’homme allait vider le contenu de ses bourses dans mon porte monnaie passablement vide. Froidement. Sans affect. Comme il se doit.
Le matin du rendez-vous, fixé à 14 heures dans un hôtel sordide à proximité d’une petite gare lyonnaise, j’étais sereine, vide de toute interrogation existentielle. A 12 heures je commençai à me préparer. L’ouverture de la porte de ma penderie et de mes tiroirs me fit soudainement prendre conscience que je ne possédais aucun vêtement à la fois provocateur et stylé, digne de la circonstance telle que je l’imaginais. Je décidai donc de porter ce que j’appelais habituellement mon « uniforme de travail » : une jupe noire à godets et un chemiser beige, en voile, transparent. Au rayon sous-vêtements c’était la Beresina : mes maigres possessions se résumaient à quelques dessous en coton blanc élimés, flétris, aux élastiques distendus, ternis par les lessives successives. Par bonheur j’étais en possession d’un caraco en fausse soie qui ferait peut-être illusion. Je l’enfilai donc, peu convaincue. Bien évidemment je n’avais pas de bas non plus… J’optai pour les fesses à l’air, sous une paire de collants propres et non troués. Quant aux chaussures…. Je m’arrangerai pour qu’il ne voie pas les chaussures.
J’arrivai la première à l’hôtel. La chambre était réservée à son nom. J’avais prévu d’y passer le nuit : une nuit à l’hôtel, belle occasion de m’évader un peu du quotidien duquel était banni le mot « vacances » depuis belle lurette. Thaïs en vacances pour vingt quatre heures à l’hôtel du chat qui louche ! Un vrai bonheur, un cadeau de la vie. La chambre était approximative dans son confort : un lit à ressorts, grinçant à souhait. Un lavabo doué pour le goutte à goutte. Toilettes et douches sur le palier. Une grande armoire à glace munie d’un miroir grêlé de tâches brunes, juste en face du lit, un lustre parsemé de chiures de mouches au plafond. Moquette grise élimée et reproduction terne sur le mur tapissé de blanc. L’ensemble était modeste mais propre. Je regrettais presque l’absence de cafards, punaises ou autres parasites chers aux chambres d’hôtels minables du monde entier. L’endroit était propret, sans apprêt, charmant à force d’absence de charme. Calme aussi, sans vis-à-vis, avec vue sur le ciel gris parsemé de boursouflures de nuages blancs. Un véritable nid d’amour intemporel pour jeunes tourtereaux insouciants. Mon client avait fait le bon choix, celui de la décontraction : ni tape à l’œil pour mâle désireux d’en jeter plein la vue, ni sordide pour monsieur pressé de purger son désir. Le juste milieu. Une fois le tour du propriétaire effectué je pose cape et sac, et m’installe, tranquillement, comme si j’attendais la venue d’un ami ou d’un proche. Mon regard sans complaisance dans le miroir de l’armoire à glace me renvoie l’image d’une jolie jeune femme fine, aux longues jambes. Je me déshabille sans hâte, profitant du spectacle inédit, offrant toutes les facettes et tous les reliefs de mon jeune corps blanc aux reflets du miroir. Complètement nue je m’assieds sur le bord du lit, écartant largement les cuisses sur ma touffe exhalant ses odeurs à la fois musquées et marines d’algues fraîches : Thaïs, la nature t’a dotée d’un beau corps, tu as la peau blanche, une taille de guêpe, de beaux petits seins veloutés, des fesses un peu plates sans doute mais de longues jambes minces, nerveuses et musclées de sportive, des chevilles et des attaches fines, une longue nuque : le regard de l’homme devrait être satisfait. Conquise par cette flatteuse et narcissique image je décidai de finalement rester dans le plus simple appareil pour recevoir mon client. Sans apprêts. Naturelle. Mon double moralisateur, ma conscience empêcheuse de tourner en rond, jusqu’alors endormis par l’excitation de la situation nouvelle, commençaient à me tirailler de mille questions plus ennuyeuses les unes que les autres : et s’il était répugnant cet homme là ? Et s’il était violent ? Et s’il était un maquereau ? Ou un inspecteur de la police des mœurs ? Thaïs tu n’as prévenu personne : que t’arrivera t’il s’il te roue de coups ou s’il t’étrangle dans un accès de folie meurtrière ? Tu es inconsciente et écervelée parfois, chère Thaïs ! Ne viens pas te lamenter, gourgandine, si tu as ensuite des bleus, à l’âme et au corps. Tu as pensé aux préservatifs ? As-tu réfléchi au comportement que tu dois adopter ? Il n’est pas un de tes partenaires de jeux, un amant de passage mais un client qui attend de toi une prestation. Fiche moi la paix mon double, et cesse de jeter le doute dans mon esprit ! Arrête de m’ennuyer avec tes lamentations de vieille femme : nous verrons bien. Fais moi confiance une bonne fois pour toutes, et compte sur mon sens de l’improvisation, de l’adaptation et de la répartie. Considère cette mascarade comme un jeu. Point final. Je ne veux plus t’entendre !

Toc toc toc… Trois coups sinistres venaient de résonner dans le silence du couloir : il était là, frappant la porte de la chambre de son poing. Il était temps d’entrer en scène…..

25 Responses to “Porte Monnaie Vide (1)”

  1. Magnifique et pathétique introduction ! Comment ne pas être impatient d’en connaître la suite …

    Philo

  2. Bonjour Philo…. Pathétique ? N’exagérons pas quand même :-) Vous ne trouvez pas qu’elle a de la ressource cette Thaïs ?

    Thaïs

  3. Thaïs n’est pas pathétique bien évidemment ! Je voulais parler de la situation … Je ne me fais aucun souci quant à ses ressources :) et j’ai hâte de lire de quelle manière elle va affronter ce … client !

    Philo

  4. J\’ai rencontré qu\’une seule fois un homme via minitel, en bonne trouillarde j\’y suis allée avec une copine et c\’est elle qui se l\’est fait et moi qui ai payé la facture :)

    Madame B

  5. Philo, la situation n’est pas si pathétique que ça…. Disons qu’elle est… ordinaire. Pour la suite il va falloir prendre votre mal en patience comme d’habitude :-)

    Madame B, quelle facture ? La facture de téléphone ? J’espère que votre copine s’est bien amusée, mais de quoi donc aviez vous si peur ? Quels étaient les risques ? Il vous avait promis de vous découper en rondelles ?

    Thaïs

  6. Sans vouloir contrarier Philo, je n’ai pas vu d’introduction dans cette histoire !…

    IMAGO

  7. Ah, moi aussi j’ai eu une facture de … glups… 2000FF à l’époque, et je n’étais ni smicard ni rien, juste un pauv’ étudiant en prépa (le genre d’études qui ne permet pas de faire un “petit boulot” en parallèle ; je ne me plains pas, c’est aussi le genre d’études qui permet d’avoir ensuite des salaires grassouillets, je précise juste qu’à ce moment-là, j’étais fauché).
    Bref, je me suis contenté cigale d’emprunter un peu d’argent à ma voisine fourmi.

    Enfin, je ne suis pas là pour parler de moi, mais commenter ce texte, entre gaité et sordide (la première semblant l’emporter)…
    Plaie d’argent n’est pas mortelle et puis Thaïs est là aujourd’hui pour tout nous raconter, je pense que ça devrait pas trop mal se finir :-)

    Comme une image

  8. Ah ma Cosette je t’ai retrouvee,je serai ton Jean Valjean et te protegerai cotre les “Marius”……ah ma Cosette!!!Quand je pense a l’ignoble Gotlib,qui l’a dessinee agenouillee devant J.Valjean ..;;pffff

    crazydoc

  9. Comme Une Image, et les autres je suis frappée que vous trouviez la situation sordide… Alors qu’il n’y a rien de sordide. Sinon d’apèrs ce que je sais les classes prépas durent deux ans voire trois…. L’acquisition d’un doctorat est une toute autre histoire…. Dix ans sans vacances, sans un seul vrai jour de repos… C’est long quand même. Mais je ne me plains pas non plus :-)

    Crazydoc que nous vaut ce lyrisme soudain pour Cosette ?

    Thaïs

  10. J\’aime ce début, pas plus sordide que ça. Plutôt l\’impression de déjà vécu ! Jusqu\’à la recherche de sous-vêtements potables…

    royale

  11. Perspicace Royale, perspicace :-)

    Thaïs

  12. Beaucoup ont du sûrement y penser un jour mais peu en ont le courage parce qu\’il en faut tout de même.

    L & L

  13. et puis en ce qui me concerne c’est un fantasme de me faire payer.

    L & L

  14. Cosette est un exemple de la victimisation actuelle de la société ! Notre societe se \”Cosettifie\”. Ceci n s\’applique pas a vous Thais . Effectivement rien de sordide ni de \”victime\” dans votre beau recit, qui bien lu montre vos traces d\’humour habituelles ! Cela dit je ferais volontiers J.Valjean pour vous ds la version Gotlib!!!!mmmmmmmmm
    L et L ,joli blog, payer est un de mes fantasmes et aussi une pratique courante ! Femmes soyez venales…..!!!

    crazydoc

  15. crazydoc,
    ne me tentez pas… moi qui ne suis que générosité.. :-)

    royale

  16. Thaïs,
    je parlais de mon petit vécu…
    je ne me permettrais pas d\’imaginer si vos textes sont vécus ou pas. Je les lis avec passion, ils me font souvent rêver…

    royale

  17. Crazydoc je ne peux qu’effectuer le même constat que vous : notre société est en voie de cosettisation. Notre vieille Europe se meurt, étouffée par le capitalisme sauvage. Pour ce qui concerne vos penchants pour la vénalité je ne ferai ici aucun commentaire… Je me contenterai de terminer le récit….

    Royale, et toutes les femmes qui lisent mes récits, j’espère que mes écrits ne vous font pas que rêver. J’ai conçu ce blog comme une sorte de testament à l’usage des filles que je n’ai pas eues et que je n’aurai pas.

    Thaïs

  18. La tenue qui vous va le mieux chère Thais,c’est la liberté.Il n’y a rien de Cosette dans ce flashback sur la jeune vie de notre héroine mais plutot les prémices d’une indépendance et l’affirmation d’un esprit eveillé et rebelle.J’aurai été amoureux d’elle je crois mais sans jamais lui dire.Merci de nous l’avoir fait connaitre.

    pain d'epice

  19. Merci Pain d’épice : vous avez mis en plein dans le mille. Pas Cosette pour un sou : elle se bat pour vivre ses passions en toute liberté. Pourquoi ne lui auriez vous pas dit que vous étiez amoureux d’elle grand dadais de Pain d’épice ? Vous airiez eu peur de quoi au juste ? De votre ombre ou de la Vie ? C’est une erreur de se taire, parfois.

    Thaïs

  20. Non Thais.Elle avait l’air si heureuse de deployer ses ailes.Jamais je ne me serai permis de briser son élan vers la vie qu’elle s’était choisie.Juste une question de respect.

    pain d'epice

  21. Dire à une jeune femme libre qu’on est amoureux d’elle ne lui brise pas les ailes Pain d’épice. Au contraire elle ne se sent portée et encouragée à voler toujours plus haut

    Thaïs

  22. Superbe début….La description des préparatifs, celle de la chambre, comme si on y était, sauf, hélas que ce n’est pas moi qui fait toc-toc, d’autant plus hélàs que j’ai habité tout près d’une petite gare lyonnaise….L’épisode 2 est attendu voie A ou B, avec beaucoup d’impatience par les voyageurs à destination de Plaisir-Nostalgie§

    alain

  23. Alain, allez savoir… peut-être étiez vous mon “client” et vous vous reconnaîtrez dansla prochaine partie de cet épisode

    Thaïs

  24. Joli texte ! Je n’ai pour ma part que de tristes souvenirs de bagatelles tarifées. Quelque soit son art, aucune prostituée ne pourra jamais offrir le quart de ce que donne une amante.

    Vagant

  25. Attendez la fin du récit Vagant, attendez….

    Thaïs

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