Il était déjà bien éméché ce soir là mon breton de R lorsque je passai le prendre à son domicile dans feu ma poubelle mobile. La démarche approximative il s’agrippa à la poignée de la porte dans l’espoir de l’ouvrir. En vain. Comme il pleuvait je décidai d’être prévenante et de gentiment lui ouvrir la porte. Il s’effondra sur le siège passager, le regard fixe noyé dans le vague de ses tristes pensées de jour gris et pluvieux.
- « Alors R où allons nous ce soir ? C’est quoi cette surprise ? »
….Un ange passe….
- « Hum R… Tu es là ? Je t’ai posé une question… »
- « Avance ! »
- « Tu es drôle toi ! Avance…. » Lui répliquai je au moment de redémarrer
- « Tout droit. Je te dirai…. » Me bredouilla t’il entre deux vagues pensées embuées.
- « Tu es certain que tu te sens bien ? Tu es sûr d’être assez vaillant pour toute la soirée ? »
- « T’inquiète ! Conduis ».
Propos d’ivrogne en pleine cuvaison pensais-je.
J’avançai donc. N’est ce pas vivre que d’avancer après tout ? Je roulais lentement pour laisser au cerveau embrumé de mon compagnon de route le temps de jeter l’ancre. Je fus plutôt surprise par la rapidité avec laquelle il reprenait le dessus. Nous étions désormais sur l’autoroute, une des ces autoroutes qui mènent dans des banlieues aux noms improbables et dans des cités, radieuses ou non, portant noms de fleurs ou d’animaux sauvages en souvenir de toutes les forêts précédemment ratiboisées par de très quelconques promoteurs de seconde zone assoiffés de rentabilité urbaine. Soudainement, alors que je laissais libre cours à mes réflexions urbanistiques du jour, mon compagnon aviné sortit un papier de sa poche et me demanda d’allumer le plafonnier pour déchiffrer son écriture approximative. A force d’écarquiller les yeux il finit par lire son grimoire et me dit :
- « Tourne au prochain embranchement et prends la direction Jolieville. Notre bonhomme nous y attend à 21 heures précises. »
- « Nous ne risquons pas d’être à l’heure ! Il est déjà 21 heures 30. Pendant que je te sens d’humeur loquace dis m’en un peu plus sur notre prestation si tu veux bien. »
- « J’ai très envie de te voir dominer un homme devant moi…. »
- « D’accord, d’accord…. Dis moi où je dois aller maintenant. Pas besoin d’en savoir plus. »
- « Je ne sais pas : je n’ai rien retenu de ses explications. »
- « Bon alors nous nous arrêtons devant la prochaine cabine téléphonique et tu l’appelles d’abord pour lui dire qu’on s’excuse et qu’on arrive le plus vite possible d’une part, et ensuite profites en pour te faire expliquer le chemin pendant que tu y es. Prends des notes cette fois…. »
Je soupirai alors que R s’extirpait péniblement de la voiture. Qu’a-t-il encore concocté mon double de diable alcoolique ? Où nous emmène t’il ? Le sait-il lui-même ? Rien de moins sûr. C’est glauque à souhait ici, coincé entre autoroute et voie rapides, avec tous ces immeubles gris qui se ressemblent et qui ne ressemblent à rien. Pourquoi certains êtres humains sont ils ainsi punis d’exister ? R, apparemment ragaillardi par l’air vif et la pluie fine, revenait vers la voiture d’un pas décidé, son papier à la main. Cette fois ci il n’eut pas de mal à ouvrir la portière. J’y vis un signe….
- « Bonne nouvelle : nous ne sommes pas loin » dit-il dans un souffle qui empestait encore l’alcool.
Et R de m’expliquer le chemin alors que je conduisais doucement, priant ma bonne étoile que je retrouve le chemin en sens inverse au retour de notre expédition. Vingt minutes plus tard – il était largement plus de 22 heures -nous nous garions devant la « résidence » de notre hôte du soir, « Les Ecureuils » ; les écureuils avaient bien évidemment déserté les lieux depuis belle lurette et les seuls animaux susceptibles de survivre à cet environnement ne pouvaient être que des cafards… ou des humains. Tout ici n’était que béton et tristesse. De très rares lumières, des néons pour la plupart, brillaient aux fenêtres. L’obscurité régnait autour du vaisseau fantôme bercé par la rumeur constante de la circulation sur l’autoroute, pas celle des vacances, mais celle des travailleurs coincés dans les embouteillages. Ma poubelle ambulante cadrait bien dans ce paysage sans avenir.
Je m’étirai en sortant de l’habitacle confiné, R aussi. Il me prit dans ses bras, m’embrassa, me prit par la main et nous nous dirigeâmes ainsi, tel un petit couple modèle, jusqu’à l’une des entrées du bloc de béton sombre, l’entrée F (comme fente ?). Nos pas résonnaient sur le carrelage du hall aux murs pisseux recouverts des sempiternels et intemporels graffitis de l’ennui. Nous appelons l’ascenseur à la porte duquel sont gravées les mêmes inscriptions tout aussi obscènes et explicites, puis nous grimpons dans l’étroite cabine aux odeurs mêlées de renfermé et de soupes moulinées. R appuie sur le 7 de bakelite, déclenchant un long et langoureux baiser combiné d’une caresse appuyée et ciblée sur sa braguette jusqu’au 7ème ciel de nos délires.
- « C’est la porte en face. Passe devant, et sonne » me dit-il an appuyant ses propos dune flatterie croupière.
Je m’exécute sans hésitation. Un homme ouvre la porte, immédiatement, rayonnant du plus beau sourire, et nous souhaite la bienvenue. Il n’est pas rancunier notre ami : nous avons deux heures de retard et il ne semble pas nous en vouloir. L’homme doit avoir la cinquantaine, mesurer environ un mètre soixante dix, un petit ventre qu’on devine arrondi sous la tension d’une chemise dont les boutons ne demandent qu’à s’ouvrir, des cheveux noirs plaqués d’étrange façon sur la tête. Affable, il nous accueille et nous aide à nous débarrasser de nos manteaux, nous invite à nous asseoir sur son lourd canapé, de ceux que les catalogues qualifient de confortable et de rustique. L’endroit se veut accueillant, cosy comme disent nos voisins d’outre manche : une table et six chaises trônent au milieu de la pièce, dans un coin la sacro sainte lanterne magique, énorme, très présente, trop présente. Sur l’autel aux strass et aux paillettes une photo de femme, et une photo de jeunes mariés : elle, elle et lui avant le décès qui le fit veuf. Tapisserie à grands ramages, rideaux de dentelles et velours épais, table basse en verre recouverte de boissons alcoolisées diverses et de bols vomissant d’amuse-gueules. Les quelques étagères sont recouvertes de bibelots ramenés des ailleurs qui font rêver notre homme, notre homme qui a peur du vide, et qui le signifie. Comme pour prouver aux visiteurs que nous sommes qu’il existe bel et bien.
Les présentations sont vite bâclées. Aussitôt on nous propose de boire un verre. Champagne ? Oui Champagne pour tout le monde, même pour R qui s’était gavé de vodka avant de me rejoindre…. Nous aidons notre hôte à servir le Champagne et nous trinquons gentiment à notre rencontre d’un soir :
- « Je vous ai préparé une surprise… » nous dit notre hôte d’un air entendu en se dirigeant vers la cuisine. Deux minutes plus tard il revient avec une assiette fumante généreusement emplie de crêpes préparées par ses soins, avec amour. Ses crêpes miraculeuses s’avèrent délicieuses. Je me régale. Thaïs la gourmande est conquise. De plus la coupe de Champagne et la légèreté des bulles, réveillent l’euphorie de mon inspiration qui sommeillait jusqu’alors. Thaïs il est grand temps d’entrer en scène : ton public t’attend…. Regarde comme ils s’impatientent !
La suite dans l’Art d’Accomoder les Crêpes (2)…. Rire diabolique de Thaïs…..

Une mise en appétit, donc… Gourmande et coquine, tss…
am I wrong?
July 24th, 2007
Gourmande je veux bien mais “coquine”… hum… comment dire j’ai un peu passé l’âge…. Pour moi c’est un qualificatif qui s’applique à une petite fille ou à une femme-enfant, pas à une femme. Tout comme “mutine”. Je suis peut-être vieux jeu sur ce coup là mais quand même….
Thaïs
July 24th, 2007
Non, je voulais dire “coquine” dans le sens “qui fait des farces et fait patienter son public”, le mot était mal choisi j’en suis consciente mais c’est le seul qui me venait à ce moment-là…
am I wrong?
July 25th, 2007
Je ne désirais pas vous froisser et j’espère que je ne vous ai pas froissée… J’aime trop les mots pour leur sens et il est des mots que je ne peux passer sous silence
On ne se refait pas !
Thaïs
July 25th, 2007
Il y a tout ici pour que la situation soit le moins propice au désir ,a l’envie (environement glauques,personnages d’abord peu engageants)…pourtant,je sens déja poindre l’envie pressante de lire la suite…Il est probablement la votre véritable talent Thais…vous etes une conteuse hors pair…
pain d'epice
July 25th, 2007
Aurais-je râté l’une de mes vocations ? Je m’imagine bien, parcourant les campagnes avec mon baton de pélerin, allant conter mes récits aux adultes avertis réunis le soir devant la cheminée. On m’appelerait “la folle” mais je ne mourerais pas de faim. Mais cesse de rêver Thaïs, rien ne remplacera les bienfaits de la Vitrine Magique tu le sais bien !
Thaïs
July 25th, 2007
Oh il en aurait fallu bien plus pour me froisser, votre commentaire était tout à fait approprié au contraire, j’aurais peut-être dû dire “malicieuse”, et encore… pfff, pour une linguiste je fais piètre figure…
am I wrong?
July 25th, 2007
Celui qui conduit c’est celui qui ne boit pas…
imago
July 25th, 2007
Ou : celui qui boit c’est celui qui ne conduit pas. Un petit clic vaut mieux qu’un grand clac et tu t’es vu quand t’as bu ? etc etc…
Thaïs
July 26th, 2007
Je savoure avec votre écriture avec encore plus de délectation que vous vos crèpes. Description superbe de ces cités et de leur déshumanisation..
alain
July 26th, 2007
Déshumanisation dont nous avons tous été les témoins muets d’ailleurs. Pas de quoi pavoiser….
Thaïs
July 26th, 2007
J’ai été attirée par l’odeur des crêpes chez Mot Passant, je repasserai voir s’il en reste quelques unes, un peu plus tard.
Sapheere
July 26th, 2007
Bravo pour la description criante de cette cité sordide, j’aime beaucoup le parallèle entre écureuils et cafards.
C’est malin, ça me donne faim, ton truc !
PS : il manque un « pas » dans « il ne semble nous en vouloir » (enfin, on peut l’omettre mais ça fait curieux).
@ Am I Wrong > Toi, linguiste ? Tu me feras une démonstration de tes talents avec la langue ?
Comme une image
July 26th, 2007
Bienvenue Sapheere et promis on vous en laisse une ou deux au deuxième service qui aura lieu demain sans doute…
CUI merci je vais corriger l’erreur. Si vous revenez demain ne vous plaignez pas que le récit vous donne faim. Il y aura encore des crêpes au menu
Thaïs
July 26th, 2007
J’espere chere Thais que si vous nous allechez avec des crepes c’est pour les retourner!Retourner une crepe avec la queue de la poele……..un programme.
Pain d’epice il me faut encore m’indigner du mauvais usage du mot glauque:glauque =vert de mer!!!!!!!!j’ai de beaux yeux glauques !
crazydoc
July 27th, 2007
La suite de l’aventure dépend des ingrédients que ton hôte a utilisé pour faire les crêpes.
Seulement des crêpes salées ?
Misterwind
July 30th, 2007
Crazydoc vous allez être déçu : les crêpes ne seront point retournées
Misterwind où avez vous vu que ces crêpes étaient salées ? Vous en saurez plus sur l’assaisonnement des crêpes en lisant la suite, curieux que vous êtes
Thaïs
July 30th, 2007
Bon, je vois que je ne suis pas repassée pour rien… Dites donc, mister CUI, pourquoi me poser ce genre de questions sur les blogs des autres et pas directement sur le mien, hmm ? :p
Am I Wrong?
July 30th, 2007
Hum…. Un ange linguistique passe….
Thaïs
July 30th, 2007
Cette escale ressemble de plus en plus a un…(j\’ai le mot sur le bout de la langue…help me Am I wrong..)…forum… voila… Je suis \”glauque\” d\’avoir mal interprété ce mot Crazy doc… Et toujours aussi content de venir chez vous Thais… Il y fait toujours bon et la compagnie est toujours de choix…
pain d\'epice
July 30th, 2007
(arrêtez vous allez me faire rosir)
Am I Wrong?
July 30th, 2007
Un forum, un forum vous avez dit Pain d\’épice ? Hmmmmmm…. No comment
Vous faire rosir Am I Wrong? Si vous rosissez ainsi vous allez faire craquer tous mes lecteurs
Thaïs
July 30th, 2007
Oh je crois que je n\’ai pas besoin de rosir pour qu\’ils craquent… ! Vos mots sont amplement suffisants
Am I Wrong?
July 30th, 2007
Et zut, le -s à “amplement” est passé. La linguiste va se recoucher (rosissante mais fatiguée).
Am I Wrong?
July 30th, 2007
J’ai un doute quand a l’interprétation de votre “hmmmmmm” Thais…Expliquez moi votre linguistique pour laisser Am i wrong finir de rosir toute seule…
pain d'epice
July 30th, 2007
Am I wrong ça y est j’ai enlevé le “s” de votre amplement. Vous pouvez vous réveiller à nouveau parce que je viens de poster la deuxième partie des Crêpes.
Pour l’interprétation du hmmmmmmmmmmm Pain d’épice attendez un peu. D’ici quelque temps vous comprendrez et vous me direz “Eureka”
Thaïs
July 30th, 2007
Décidément je ne serai pas revenue vous lire pour rien, aujourd’hui
Am I Wrong?
July 30th, 2007
Un petit mot pour Crazydoc? Ne suis pas un linguiste, juste quelqu’un qui aime la langue française (et aussi la langue de veau ou de boeuf), “glauque” dn son sens familier signifie sinistre, lugubre,louche etc… On peut donc, avec des yeux glauques ( ou verts) et à condition de ne pas les fermer, lire avec délectation la description faite par Thaîs de ces lieux glauques( ou gris,ou caca d’oie…..)
alain
July 31st, 2007
Disons que Crazydoc a une définition médicale et premier degré et que vous, Alain vous donnez comme moi une définition littéraire au deuxième degré du terme glauque…
Thaïs
July 31st, 2007
Petite contribution, lu dans le blog “Burlesk-Erotique ***
http://burleskerotik.canalblog.com/
I WANT SARKOZY !! Dimanche esseulé
Notre Président est parti avec sa famille aux Z’éta-ZU-Nis
et pendant des jours on ne le verra plus à la télé .
IMAGO
August 6th, 2007
je vous aime
douglas
December 2nd, 2007
Douglas, à qui ce ‘vous’ s’adresse t’il ? A Imago ?
Thaïs
December 5th, 2007