Plaisir Partagé

Thaïs, Amazone et Hédoniste : le Plaisir, rien que pour le Plaisir, en toute Liberté

Porte Monnaie Vide (2)

July 13th, 2007

J’attrape le couvre lit en vitesse et par vague réflexe de pudeur m’en drape avant d’ouvrir la porte à mon client, ce client dont je ne sais rien, absolument rien, rien de sa vie, pas même son numéro de téléphone, rien de son apparence, rien de ses plaisirs et de ses attentes. Juste une voix dont je me souviens à peine, juste quelques mots échangés au téléphone dans le but de nous fixer ce rendez-vous aux abords de cette petite gare lyonnaise. Mon esprit sélectif a jusqu’alors occulté et éludé toutes les questions pragmatiquement essentielles, et en ouvrant la porte je me sens soudain envahie par une déferlante d’appréhensions et de questions qui se bousculent les unes après les autres, sans aucune logique apparente : s’il avait une haleine à faire vomir ? Si c’était un monstre ? S’il t’enfonçait un couteau dans le vagin parce que tu n’as pas cédé à l’un de ses caprices ? Si tu n’éprouvais pas de désir ? Tu vas la tutoyer ou le vouvoyer ? Est-ce que tu as pensé à ce qu’une professionnelle doit dire à son client dès qu’il rentre dans sa chambre ? Est-ce que tu dois lui suggérer de faire un petit brin de toilette avant qu’il ne te touche ? Allons Thaïs, pense à tout cet argent qui t’attend et ouvre cette porte immédiatement au lieu de tergiverser. Fonce !
J’ouvre alors la porte, en grand, tout en gratifiant mon premier client du plus beau sourire commercial, toutes dents dehors, en posant négligemment une main sur ma hanche comme je l’ai vu faire au cinéma. L’homme pénètre dans la chambre sans un mot, sans un coup d’oeil, sans un sourire. En bon robot consommateur de sexe. Nous nous jaugeons silencieusement du regard pendant quelques secondes, les yeux dans les yeux, sans sourciller. Ce rapport de force de quelques secondes me suffit à cerner mon client : la bonne trentaine sportive, grand, châtain, des petites lunettes aux verres épaissis par les lectures tardives, belle silhouette, propre. Je flaire la profession intellectuelle, peut être un prof’, l’homme libre et curieux d’expériences épicées. Me voilà soulagée : les hasards de la vie me permettent d’échapper aux trois catégories qu’une jeune Thaïs fuit comme la peste : le costard-cravate-propre-sur-lui-marié-en-goguette, le violent dangereux et le miséreux sexuel. J’ai bien évidemment envie de lui poser des milliers de questions, mais un semblant de conscience de ma nouvelle profession m’indique que l’homme n’est pas venu dans cet hôtel pour parler de lui, de sa vie et de ses pensées profondes. L’homme est venu consommer des plaisirs tarifés que cela ma plaise ou non, et il me le rappelle illico en sortant deux gros billets jaunes verdâtres, à l’effigie de ce cher Pascal, de son portefeuille élimé, billets qu’il jette sur le lit comme pour me signifier clairement l’utilisation de son bel argent. Je prends aussitôt les deux billets et… ne les glisse pas dans mon soutien gorge puisque je suis nue sous mes draperies improvisées (faute professionnelle majeure, Thaïs !). C’est le moment de panique : comment agirait une véritable prostituée ? Je suis sensée dire quoi maintenant ? Décontenancée, seule, mal préparée, perdant les pédales, mon sens inné de l’improvisation est en train de flancher misérablement. Il est grand temps de reprendre le contrôle de la situation Thaïs, ton client va s’ennuyer, reprendre son bel argent et tourner les talons si tu ne réagis pas. Les billets dans la main droite, je laisse tomber brusquement le jeté de lit dont je m’étais parée et me voilà d’un coup nue comme un ver face à cet homme encore revêtu de tous ses vêtements. L’homme pâlit un peu, tout d’abord surpris, puis intéressé par mon anatomie : son regard d’oiseau myope et les aller-retours de sa pomme d’Adam saillante au milieu du cou ne me trompent pas. Je reprends alors toute ma confiance, me retourne et lui dévoile le côté pile de mon anatomie cette fois, tout en ouvrant la porte de l’armoire à glace et en me baissant pour y glisser mes deux billets le plus bas possible dans le fond de l’armoire. Je m’assieds ensuite tranquillement sur le lit, les cuisses bien écartées. Bravo Thaïs , il semblerait que tu sois faite pour ce métier, tu comprends vite….
- « Déshabille toi, mets toi à l’aise, et viens me rejoindre sur le lit. Je vais m’occuper de toi…. » A ce moment précis je doute de cette première tirade et me demande s’il fallait que je lui ajoute un « mon Chou » avec un C majuscule et la bouche en cul de poule en prime.
L’homme ne se fait pas prier, il se déshabille en vitesse, s’empêtrant au passage dans les jambes de son pantalon. Quel mauvais strip tease, cher monsieur. Vous manquez sans conteste de cette sensualité torride qui fait mouiller les petites culottes des femmes mais votre maladresse me plaît finalement… Mon client du jour est bien bâti, musclé comme il faut, doré par le soleil, appétissant et sain en apparence…. Il ne lui reste plus désormais que son slip, blanc immaculé, moulant ses jolies fesses ainsi que son sexe… et, ridicule, ses chaussettes qui forment de jolis accordéons sur les chevilles.
- « Ah non enlève tes chaussettes ! S’il te plaît. Et viens. Tu es bel homme tu sais. A croquer…. » lui dis-je souriante, un brin moqueuse (le perçoit-il ?) allongée sur le lit à plat ventre, agitant mes pieds en l’air comme pour battre la mesure et donner le tempo. Grouik grouik grouiiiiiiik les ressorts couinent sous le poids conjugué de nos deux corps qui se découvrent, peau contre peau. Les gestes sont doux, presque tendres. Les siens, les miens aussi. Il tente de m’embrasser, je le repousse : une prostituée n’embrasse pas, j’ai lu cela quelque part. Tout ce que tu veux mais tu ne m’embrasses pas petit mec : les baisers c’est réservé. Propriété privée défense de pénétrer (Bravo Thaïs quel professionnalisme !). Trêve de caresses et de tendresses, Thaïs prend les choses en mains voyons, montre lui ce dont tu es capable, fais le grimper aux rideaux voyons ! Ah oui c’est vrai… J’avais oublié…. Mes mains se font alors pressantes, vicieuses, se voulant précises et professionnelles : je m’empare du sexe de l’homme à travers le coton du slip et je le serre pour mieux le faire bander. Le gland réagit immédiatement à cette douce pression en pointant le bout de son gros nez sous l’élastique du slip me suppliant ainsi de le libérer de sa prison de tissu. J’attrape l’élastique dans mes dents et je commence à tirer dessus pour faire descendre le slip le long des jambes de l’homme. D’un coup de rein il soulève les fesses pour m’aider, puis je continue à tirer sur le slip calé entre mes dents tout en frôlant ses jambes du bout de mes tétons : cette douce caresse là semble électriser mon client dont tous les muscles sont désormais bandés de désir exacerbé. Je suis maintenant debout devant l’homme allongé jambes bien écartées sans aucune pudeur, un oreiller sous la tête. Il me regarde, un petit sourire satisfait au coin des lèvres, sans rien dire comme s’il attendait la suite du spectacle. Thaïs la sauvage jette alors furieusement le slip au visage de l’homme avant de se muer en geisha agenouillée au pied du lit pour caresser les pieds de son client et les masser de la manière la plus voluptueuse qui soit avec les huiles parfumées qu’elle avait pris soin de cacher sous le lit auparavant. Un doux parfum d’épices et de bois envahit la chambre, l’homme se détend peu à peu et son corps se relâche progressivement sous les effets du massage et des douces senteurs apaisantes ; sa respiration se fait douce et régulière et je profite de cet instant de détente profonde pour lui lècher les doigts de pieds les uns après les autres comme si je léchais avec gourmandise de minuscules sexes d’hommes. Ma langue s’insinue avec précision entre ses doigts de pieds. Voilà qu’il se cambre désormais, la tête renversée en arrière, soupirant d’aise et de contentement. Je vois bien que son sexe bandé à l’extrême donne de grands coups de boutoir dans l’air, son sexe assoiffé qui réclame l’apaisement à grands renforts de cris silencieux. Ma langue de femme serpent remonte doucement le long des jambes aux poils doux et soyeux tout en ondulant petit à petit entre les jambes de l’homme, les fesses cambrées et mobiles, offrant ainsi à mon unique spectateur la vision de ces fesses joyeuses et tentatrices dans le miroir de l’armoire à glace. A genoux entre ses cuisses, je léche abondamment ses testicules pour descendre ensuite vers son petit orifice qui se contracte sous mes jeux de langue généreusement humide. Toujours son sexe métronome bat la cadence de son désir, m’encourageant à continuer à prodiguer ces caresses là. Je prends mon temps et joue ainsi avec son désir, glissant ma langue des testicules à son petit œillet de plaisir, jusqu’au moment où n’y tenant plus, il me supplie de mettre fin à ce supplice. Ma langue alors remonte doucement, tout en caressant les poils de son pubis de mes mains, agaçant le bas ventre de ma langue tour à tour précise et pointue, puis douce et baveuse, évitant toujours le sexe bandant de désir exacerbé.

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- « Je n’en peux plus Thaïs. J’ai envie de te baiser maintenant » Son regard brillant en dit long sur l’intensité de son désir. L’espace d’un instant fugitif, d’un éclair de pensée, je m’interroge vaguement sur la fréquence de ses plaisirs, laissant cette question s’envoler aussitôt vers d’autres horizons.
- « Non tu attendras encore un peu » je lui réponds d’un air faussement sadique en me retournant pour offrir à ce myope une vue rapprochée sur les moindres replis de mon sexe aux humidités tropicales.
Mon consommateur de plaisirs tarifés se met alors à embrasser goulûment mon sexe aux parfums d’océan, me faisant soudainement perdre tout contrôle : mon plaisir est prêt à déferler en vagues, très vite, trop vite pour une professionnelle (au fait Thaïs une professionnelle ne jouit jamais, sauf dans les rêves les plus fous de leurs clients).
- «  Arrête ! Ne me fais pas jouir, pas maintenant »
L’homme arrête aussitôt ces délicieux baisers pour se contente de me caresser doucement. J’en profite pour reprendre le contrôle de la situation en gobant intégralement sa queue tendue, du gland baveux jusqu’aux testicules. L’homme se cambre alors en un long gémissement. Je crache ma salive sur sa hampe pour la lubrifier et je de ma bouche je caresse sa queue de la manière la plus langoureuse qui soit. Bouche et main se relaient enfin pour caresser son beau sexe aux douces odeurs de jeune sperme, alors que l’homme maintient mon plaisir aux limites de l’extase en continuant à dispenser de douces et précises caresses. Je sens la vie qui circule dans ce beau sexe de mâle, je sens aussi son plaisir qui monte et qui s’intensifie. Profitant de cette belle raideur, je m’accroupis au dessus de son sexe et m’empale dessus avec la plus grande des facilités. L’homme se redresse alors dans un souffle. Nous sommes assis face à face, imbriqués l’un dans l’autre. Nos bouches avides fusionnent en un long et passionné baiser qui n’en finit plus alors que nous jouissons tous deux au rythme de nos plaisirs conjugués dans un dernier grincement des ressorts de la literie fatiguée. En même temps nous nous affalons sur le lit, ma tête posée sur son ventre qui sent si bon. Il me caresse les cheveux, comme s’il caressait la tête d’un jeune chaton et très vite nous nous endormons.
Je me réveillai lovée dans ses bras. Ses yeux au regard de myope étaient grand ouverts sur le monde flou qui nous entourait.
- « Dis moi Thaïs tu es sûre que c’est ton métier, prostituée ? »
- « Oui bien sûr, pourquoi me poses tu cette question là ? »
- « Ne t’inquiète pas… comme ça » Eluda t’il.
A nouveau je m’interrogeais : quel âge avait-il ? Qu’attendait-il de la vie ? Quelle était sa couleur préférée ? Est-ce que je lui plaisais ? Où habitait il ? Aimait-il la musique, les femmes, le chocolat, le soleil, les nuages ? Toutes ces questions me brûlaient les lèvres mais je ne les laissais pas s’échapper de peur de me dévoiler, naïve que j’étais. Comme pour combler un manque je me remis à le caresser, l’embrassai sur la bouche : j’avais encore envie de lui. Mais il me repoussa gentiment.
- « Il faut que je rentre. Il faut que j’ailler chercher mon fils à l’école »
Evidemment….Je me redrapai dignement pendant qu’il se rhabillait, en commençant par les chaussettes. Alors qu’il boutonnait sa chemisette j’ouvris la porte de l’armoire, attrapai un des deux billets et le lui tendis. Il me regarda, complètement interloqué, interrogateur.
- « Prends le, ce billet. Le tarif que je t’ai indiqué au téléphone n’est pas pour quelques heures mais pour la nuit entière »
Il haussa les épaules, vaguement, me sourit, prit le billet et m’embrassa, sur la joue, ouvrit la porte. Sa silhouette souple s’évanouit dans les escaliers qu’il dévala.
La porte fermée je me sentis soudainement vide.
J’avais décidé de passer la nuit dans cet hôtel et finalement je me rhabillai et pliai vivement bagage. Je m’assurai que la chambre avait été réglée et l’employé de la réception me répondit que « mon mari » avait réglé la facture en partant. Premier rêve envolé.
J’avais, telle la Perrette du pot au lait, envisagé de faire fructifier cet argent en investissant dans des sous-vêtements plus professionnels de manière à pouvoir augmenter mes tarifs et accéder en un temps record à une certaine forme de fortune et de bonheurs illusoires, et finalement j’avais gagné la moitié de ce que j’espérais. Moitié destinée à payer une partie de ma note vertigineuse de téléphone. Deuxième illusion perdue.
J’avais imaginé pouvoir endosser facilement ce rôle et ce métier et finalement j’avais l’impression d’avoir trompé deux personnes : mon client et moi-même. Troisième et dernière erreur de jugement.
Je remontai à pieds les pentes de ma Croix Rousse bien aimée, comme alourdie par le poids de cette après-midi. Arrivée chez moi je me déshabillai et pris une longue douche désireuse de me laver de la tête aux pieds, du bout du nez jusqu’au fond des tripes. Je pleurai sous la douche de colère, de révolte, ébranlée dans ma fierté, frappée par mon manque de lucidité. Où sont passés la légèreté et le plaisir dans tout cela ? Le plaisir n’est pas un bien de consommation et l’expérience de cet après-midi t’aura servi de leçon : tu t’es comportée comme une amante, pas comme une prostituée. Tu devrais féliciter et remercier cet homme jusqu’à la fin de tes jours : grâce à lui tu as grandi. Thaïs cesse de pleurer maintenant, enfile quelques vêtements, va sur ton balcon et regarde le ciel au dessus de Fourvière. Les nuages, tes amis, t’attendent….

Bientôt la Lettre Z

June 28th, 2007

Le temps du dernier récit de la catégorie “De A à Z” approche.

Z, sans doute l’occasion d’écrire le dernier récit de ce blog-testament-journal hédoniste débuté il y a bientôt un an.

Z, l’occasion aussi de remettre le nez dans le “Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis” de l’humaniste humoriste Pierre Desproges tant aimé. Je vous livre ici un passage de sa lettre Z, comme Zamenhof (Lejzer Ludwik), médecin et linguiste polonais (1859-1917) :

“On lui doit l’invention de l’espéranto. Tour le monde s’en fout et c’est dommage. Quand on sait qu’à la base de tous les conflits, de toutes les haines, de toutes les guerres, de tous les racismes, il y a la peur de l’Autre, c’est à dire de celui qui ne s’habille pas comme moi, qui ne chante pas comme moi, qui ne prie pas comme moi ; quand on sait ces choses, dis-je, on est en droit de se demander si, par-dessus les têtes couronnées des potentats abscons qui nous poussent au massacre tous les quatre printemps, l’usage d’une langue universelle ne saurait pas nous aider à résoudre nos litiges et à tolérer nos différences avant l’heure imbécile du fusil qu’on décroche et du clairon qui pouète…….”

Ce texte date de 1985. Il pourrait avoir été écrit en 1913, en 1939, ou en 2007 dans notre France dégénérée et fière de son “Idendité Nationale” à deux balles.

Merci cher Pierre. Je ne t’oublierai jamais.

Porte Monnaie Vide (1)

June 26th, 2007

En ces temps là la jeune Thaïs tirait le diable par son appendice caudal réputé rouge et fourchu : vivant dans une minuscule chambre meublée dite « d’étudiant » avec une vue imprenable sur la lyonnaise basilique de Fourvière, elle accumulait ce que d’aucuns nomment dédaigneusement les « petits boulots » : petitesse indépendante de leur valeur intrinsèque ou de leur ampleur, mais petits en termes de salaire et de précarité. Ouvreuse prompte à agiter les fesses devant les vieux messieurs pour les émouvoir, caissière, employée de restauration, standardiste hors normes, noctambule réceptionniste d’hôtels de seconde zone dont je tairai ici les fréquentations. Bref, le lot de tout étudiant happé par des études longues et chaotiques, ou de toute personne qui décide un beau jour d’été de reprendre le chemin des études laissées de côté. Thaïs aux jambes longues et musclées parcourait les traboules à pied et gravissait les pentes de sa chère et bienveillante Croix Rousse toujours légère et courte vêtue de sa sempiternelle mini-jupe noire, coton ou laine selon la saison, et de la cape sombre dont elle se drapait l’hiver pour se protéger des courants d’air glacés qui hantaient sa colline de prédilection. Notre moderne Cosette, solide comme un roc, affrontait les obstacles de front et vaille que vaille, années après années, parvenait à obtenir ces examens qui allaient faire d’elle une magnifique chômeuse diplômée. De précarités en précarités, il y eut ensuite l’enchaînement des missions d’interim, et de véritables salaires, une véritable manne céleste pour Thaïs. Très vite l’ennui et le vide intersidéral d’une vie remplie mais exempte des soucis de l’assiette vide, d’une vie sans tourments intellectuels, s’empara de la jeune Thaïs qui venait de faire installer une ligne téléphonique, son premier et unique signe extérieur d’embourgeoisement, sa première concession aux conventions. Aveuglée par tant de soudaine modernité, Thaïs se rua sur le premier minitel venu, gracieusement offert par la généreuse et diabolique administration, pour satisfaire sa curiosité sans limites, son besoin d’adrénaline et ses désirs inextinguibles de déjà jeune femelle hédoniste. Thaïs, grisée par l’effet lanterne magique de ce nouvel accessoire de communication aux tarifs éhontés, s’y brûla les ailes. Les rencontres se multipliaient mais les notes de téléphone augmentaient de mois en mois jusqu’au jour où…. Impossible de payer la facture dont le montant devait avoisiner un mois entier de salaire de ministre smicarde. Mais Thaïs, qui ne s’en laissait pas raconter, avait de la ressource et fut prompte à prendre la décision salvatrice : elle décida de joindre l’utile à l’agréable en faisant monnayer ses plaisirs par le premier volontaire croisé sur le 3615 Lanterne Magique Dis moi qui est la plus belle. Bravo Thaïs !

Il s’appelait Pierre, à moins que ce ne fût Louis ou Jean-Pierre. Peu importe. Je ne lui avais même pas demandé son prénom à ce pigeon qui avait accepté de se faire plumer de 1000 francs pour tirer un malheureux coup en cachette de Bobonne et des enfants. Je ne savais pas son âge, ses goûts, ses émotions, sa voix, son odeur. Je ne savais rien de ce monsieur Goodbar. Selon le principe des vases communicants l’homme allait vider le contenu de ses bourses dans mon porte monnaie passablement vide. Froidement. Sans affect. Comme il se doit.
Le matin du rendez-vous, fixé à 14 heures dans un hôtel sordide à proximité d’une petite gare lyonnaise, j’étais sereine, vide de toute interrogation existentielle. A 12 heures je commençai à me préparer. L’ouverture de la porte de ma penderie et de mes tiroirs me fit soudainement prendre conscience que je ne possédais aucun vêtement à la fois provocateur et stylé, digne de la circonstance telle que je l’imaginais. Je décidai donc de porter ce que j’appelais habituellement mon « uniforme de travail » : une jupe noire à godets et un chemiser beige, en voile, transparent. Au rayon sous-vêtements c’était la Beresina : mes maigres possessions se résumaient à quelques dessous en coton blanc élimés, flétris, aux élastiques distendus, ternis par les lessives successives. Par bonheur j’étais en possession d’un caraco en fausse soie qui ferait peut-être illusion. Je l’enfilai donc, peu convaincue. Bien évidemment je n’avais pas de bas non plus… J’optai pour les fesses à l’air, sous une paire de collants propres et non troués. Quant aux chaussures…. Je m’arrangerai pour qu’il ne voie pas les chaussures.
J’arrivai la première à l’hôtel. La chambre était réservée à son nom. J’avais prévu d’y passer le nuit : une nuit à l’hôtel, belle occasion de m’évader un peu du quotidien duquel était banni le mot « vacances » depuis belle lurette. Thaïs en vacances pour vingt quatre heures à l’hôtel du chat qui louche ! Un vrai bonheur, un cadeau de la vie. La chambre était approximative dans son confort : un lit à ressorts, grinçant à souhait. Un lavabo doué pour le goutte à goutte. Toilettes et douches sur le palier. Une grande armoire à glace munie d’un miroir grêlé de tâches brunes, juste en face du lit, un lustre parsemé de chiures de mouches au plafond. Moquette grise élimée et reproduction terne sur le mur tapissé de blanc. L’ensemble était modeste mais propre. Je regrettais presque l’absence de cafards, punaises ou autres parasites chers aux chambres d’hôtels minables du monde entier. L’endroit était propret, sans apprêt, charmant à force d’absence de charme. Calme aussi, sans vis-à-vis, avec vue sur le ciel gris parsemé de boursouflures de nuages blancs. Un véritable nid d’amour intemporel pour jeunes tourtereaux insouciants. Mon client avait fait le bon choix, celui de la décontraction : ni tape à l’œil pour mâle désireux d’en jeter plein la vue, ni sordide pour monsieur pressé de purger son désir. Le juste milieu. Une fois le tour du propriétaire effectué je pose cape et sac, et m’installe, tranquillement, comme si j’attendais la venue d’un ami ou d’un proche. Mon regard sans complaisance dans le miroir de l’armoire à glace me renvoie l’image d’une jolie jeune femme fine, aux longues jambes. Je me déshabille sans hâte, profitant du spectacle inédit, offrant toutes les facettes et tous les reliefs de mon jeune corps blanc aux reflets du miroir. Complètement nue je m’assieds sur le bord du lit, écartant largement les cuisses sur ma touffe exhalant ses odeurs à la fois musquées et marines d’algues fraîches : Thaïs, la nature t’a dotée d’un beau corps, tu as la peau blanche, une taille de guêpe, de beaux petits seins veloutés, des fesses un peu plates sans doute mais de longues jambes minces, nerveuses et musclées de sportive, des chevilles et des attaches fines, une longue nuque : le regard de l’homme devrait être satisfait. Conquise par cette flatteuse et narcissique image je décidai de finalement rester dans le plus simple appareil pour recevoir mon client. Sans apprêts. Naturelle. Mon double moralisateur, ma conscience empêcheuse de tourner en rond, jusqu’alors endormis par l’excitation de la situation nouvelle, commençaient à me tirailler de mille questions plus ennuyeuses les unes que les autres : et s’il était répugnant cet homme là ? Et s’il était violent ? Et s’il était un maquereau ? Ou un inspecteur de la police des mœurs ? Thaïs tu n’as prévenu personne : que t’arrivera t’il s’il te roue de coups ou s’il t’étrangle dans un accès de folie meurtrière ? Tu es inconsciente et écervelée parfois, chère Thaïs ! Ne viens pas te lamenter, gourgandine, si tu as ensuite des bleus, à l’âme et au corps. Tu as pensé aux préservatifs ? As-tu réfléchi au comportement que tu dois adopter ? Il n’est pas un de tes partenaires de jeux, un amant de passage mais un client qui attend de toi une prestation. Fiche moi la paix mon double, et cesse de jeter le doute dans mon esprit ! Arrête de m’ennuyer avec tes lamentations de vieille femme : nous verrons bien. Fais moi confiance une bonne fois pour toutes, et compte sur mon sens de l’improvisation, de l’adaptation et de la répartie. Considère cette mascarade comme un jeu. Point final. Je ne veux plus t’entendre !

Toc toc toc… Trois coups sinistres venaient de résonner dans le silence du couloir : il était là, frappant la porte de la chambre de son poing. Il était temps d’entrer en scène…..